Chronique Les Fidélités successives de Nicolas d’Estienne d’Orves

Du fond du bagne de Clairvaux où il purge sa peine pour trahison, Guillaume Berkeley résume ainsi son histoire, celle du nouveau roman de Nicolas d’Estienne d’Orves : « les aventures d’un Anglo-Normand débarqué à Paris tel Candide, et ayant plongé aussi bien dans la collaboration que dans la Résistance ».

Nicolas d’Estienne d’Orves avait déjà fait de la Seconde Guerre mondiale la toile de fond de deux de ses précédents romans, très différents d’ailleurs : Fin de race (Flammarion, 2002) et Les Orphelins du mal (XO, 2007). C’est à nouveau le cas pour Les Fidélités successives, mais avec une ampleur, un ton et une ambition tout à fait différents. En effet, même s’il s’agit d’une grande fresque romanesque aux multiples rebondissements, l’intérêt essentiel du propos tient aux questions que pose la trajectoire du personnage principal, sur la passivité, la trahison ou l’héroïsme.

Avant la guerre, Victor et Guillaume Berkeley, deux frères très différents mais très unis, coulent des jours paisibles sur l’île anglo-normande de Malderney, dont ils seront un jour les maîtres. Leur vie n’aurait pas grand-chose de romanesque s’ils ne tombaient amoureux de la même jeune fille, Pauline, ce qui les fait se déchirer et conduit le plus jeune, Guillaume, sur le continent. Simon Bloch, producteur de cinéma à succès qui l’accueille à Paris, lui sert de mentor et l’initie aux codes de la vie parisienne dans les milieux artistiques, intellectuels et bohèmes. Il fréquente Cocteau et Marais, mais aussi Picasso, Aragon ou Drieu La Rochelle. Cette période de griserie et de fêtes ne dure pas, car la guerre est déclarée et Simon, juif, doit s’exiler. Livré à lui-même, Guillaume déambule dans un Paris vidé de ses habitants puis occupé par les Allemands. Sa rencontre avec l’extravagant Marco Dupin – juif, antisémite, homosexuel et provocateur – lui ouvre les portes d’un Paris interlope à travers celles du cabaret Chez Dodo La Menteuse. Après une mission d’inventaire (et de pillage) des musées parisiens pour le compte d’Otto Abetz, Guillaume est engagé comme chroniqueur culturel à Je suis partout sous le « parrainage » de Lucien Rebatet. Pris dans un tourbillon de compromissions qui n’en sont pas toujours à ses yeux, Guillaume ne s’en extraira que sous l’influence de Pauline venue le rejoindre à Paris. Il se grise alors de jouer un double jeu, entre les apparences de la collaboration et des actions secrètes pour la Résistance. Mais qui connaît véritablement les règles de ce jeu dangereux ? Qui les fixe dans l’ombre ?

Même si l’on sait dès les premières pages quelle sera la chute du personnage, entre la trahison de ses rêves artistiques, de sa famille et de son pays, Les Fidélités successives est un roman-fleuve que l’on dévore avec plaisir et intérêt, car Nicolas d’Estienne d’Orves a su en faire à la fois une aventure passionnante, un tableau historique réussi et une réflexion sur le Bien et le Mal dans une période trouble de notre Histoire. Il met d’ailleurs le lecteur en garde contre un manichéisme anachronique à travers la voix de Guillaume : « Avec le recul du temps, tout paraît aisé et confortablement évident. Mais quand vous vivez l’Histoire au jour le jour, quand vous êtes plongé dedans, c’est beaucoup moins simple. On n’est pas spectateur, encore moins analyste ; on est acteur de son temps, qu’on le veuille ou non. »

Par Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph (Poitiers)

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