Quel a été le point de départ de ce nouveau roman ?
Mélissa Da Costa Ça fait très longtemps que je veux parler de violence éducationnelle, de famille dysfonctionnelle. J'avais en tête deux frères qui grandissaient dans le même milieu et qui, malgré les traumatismes communs, parvenaient à emprunter des chemins différents. Qu'est-ce qui fait qu’on reproduit ou qu’on arrive à se débarrasser de certains traumatismes ? Mais je ne trouvais jamais le bon contexte. Un jour, en feuilletant un livre sur le cirque avec mon fils, j'ai eu l'étincelle que je cherchais. En voyant les fauves, je me disais : qu'est-ce qui peut pousser un homme à vouloir défier le sauvage à ce point, à prendre un tel risque ? Et là, j'ai compris que ce petit garçon, qui grandissait dans une famille dysfonctionnelle avec beaucoup de violence, voulait rendre fier un père qui ne jurait que par la domination. Lui pouvait donc entrer dans l'arène et affronter des fauves.
Tout le roman se déroule dans un petit cirque familial. Est-ce la méconnaissance de cet univers complexe qui le rend si romanesque ?
M. Da C. La particularité de cet univers est qu’il comporte deux facettes. Il y a la vie du spectacle : les lumières s'allument, le chapiteau est monté, on a l'odeur du pop-corn, tout est brillant, les gens sont surmaquillés, on surjoue la joie et chacune des émotions. Et puis il y a l'envers du décor qui est beaucoup plus sombre. On monte, on démonte, on remonte : c’est un travail éreintant, répétitif, difficile. Il y a une vie en communauté qui est très riche mais qui est aussi un vrai poids. Tous les personnages sont épiés, surveillés, ils doivent se comporter de façon très codifiée.
Tony passe d'une vie à une autre mais aussi de son père André à un père symbolique, le Padre, Chavo. Peut-on dire que même à travers ce parcours initiatique, il n’arrive pas à se défaire de sa figure tutélaire ?
M. Da C. L'histoire de ce roman, pour moi, c'est la lutte intérieure de Tony : il passe son temps à défier des fauves mais ce qu'il défie réellement, c'est lui-même. Il est parti de chez son père suite à une dispute, en se jurant de ne jamais devenir comme lui. Mais il y a une force supérieure qui le pousse à reproduire la seule chose qu'il connaît. Et, au sein de cette communauté, il va retrouver certains comportements dysfonctionnels, comme faire preuve de violence envers les femmes. Le patriarche, Chavo, qui se trouve être le dresseur des fauves, va devenir son nouveau modèle et, même si sa violence est différente de celle de son père (peut-être plus subtile, plus symbolique), il va retomber dans ces travers.
Et puis il y a les fauves. Parler des animaux de cirque n'est pas un sujet consensuel. Pourquoi avoir fait ce choix ? Et surtout, dans quelle mesure ces fauves, danger réel auquel se confronte Tony, sont également des sortes de métaphores des personnages ?
M. Da C. J'ai fait le choix de placer ce roman dans les années 1980 parce que mon étincelle de départ, c'était ce jeune homme qui défie la sauvagerie animale pour essayer de se défier lui-même. Comme il n’y a plus d'animaux sauvages dans les cirques aujourd’hui ‒ ce qui est une très bonne chose ‒, il m’a fallu remonter le temps. Ce qui, en filigrane, m’a permis de dénoncer la domination de l’homme sur l'animal. Mais ces animaux existent aussi comme réceptacle des sentiments humains, notamment à travers la relation que Tony crée avec une jeune panthère nébuleuse réputée indomptable. Il va développer avec elle un lien paternel et, malgré lui, c'est le lien à son père qui se déploie à nouveau. C’est une des clés du roman.
Mais Fauves, c’est peut-être aussi un roman d'amour ?
M. Da C. Je pense que toutes les relations de Tony sont imprégnées de ce qu'il a connu avec sa mère. Il a été très marqué par son départ quand il avait 5 ans mais il n’a pas encore pris toute la mesure de ce qui s'était joué. Donc, par la suite, toutes les relations de Tony, notamment sa relation à Sabrina, sont marquées d'une espèce de haine à l'égard des femmes. En l’idéalisant, il recherche chez Sabrina la mère, la sainte, une femme qui serait dans le sacrifice, la douceur, la tendresse. Mais dès la moindre déception, dès qu'elle ne répond plus à cette attente, il la considère comme une pute.
Après une violente altercation avec son père, Tony, 17 ans, erre dans la ville à la nuit tombée. Le hasard le conduit sur une place où l’on termine de démonter un chapiteau. Tony se fait embaucher et s’intègre peu à peu à la vie de ce petit cirque familial. Il développe une fascination pour les fauves et pour la confrontation du dompteur avec la violence potentiellement mortelle de ces animaux. Mais, si le risque est sur la piste, il est aussi entre les caravanes quand il noue une relation ambiguë avec Sabrina, la femme du patriarche. Passion, fascination, domination, violence sont au cœur de ce roman où s’épanouit le talent romanesque de Mélissa Da Costa dans une intrigue qui tient jusqu’à la dernière page.