Chronique Rêves oubliés de Léonor de Récondo

Quand on doit fuir pour sauver sa vie et celle de sa famille, « être ensemble, c’est tout ce qui compte ». Tel sera le leitmotiv d’Aïta et Ama en quittant l’Espagne en guerre en 1936. Mais l’exil qu’ils affrontent côte à côte demeure une souffrance intime qui bouleverse les vies et les âmes.

Il suffit de quelques kilomètres et d’un fleuve pour faire de vous un exilé. C’est ce que découvrent Aïta et sa famille quand ils sont obligés de quitter Irún pour se réfugier à Hendaye en août 1936. Il y a là Aïta et sa femme Ama, leurs trois fils, jusque-là petits garçons insouciants, les vieux parents d’Ama que « le destin ébranle à l’hiver de [leurs] jours » et les deux oncles dont les activités aux côtés des républicains valent à la famille la haine et, s’ils ne fuient pas, la mort. Ils partent donc en laissant tout derrière eux, leurs biens et leurs vies. « Pour combien de temps ? » C’est la question que tous se posent, espérant que ce séjour forcé en France ne sera l’affaire que de quelques jours. Mais les jours se succèdent, puis les semaines et les mois. Dans la maison de l’amie qui les accueille, leur vie est paisible, heureuse même, car, au fond, « à part les lieux, quel est le véritable changement ? ». Mais le souvenir de leur vie d’avant, de leur pays est comme une blessure dont la cicatrice et la douleur sont indélébiles. Pour mieux comprendre « le chavirement de [leurs] vies », Ama tient un journal dans lequel elle raconte les menus événements du quotidien, ses états d’âme et ses secrets. Ainsi, quand elle comprend que le retour au pays n’était qu’une illusion, elle écrit ce qui semble constituer une juste définition de l’exil : « Je ressens une blessure vive, une blessure de chair indescriptible, l’amour d’une terre, de ses odeurs, de ses rires, de sa langue que je perds irrémédiablement. » Plus tard, c’est encore au prix du déchirement de kilomètres supplémentaires au-delà de la frontière qu’Aïta assure la sécurité et la liberté de sa famille en obtenant un emploi de métayer dans un grand domaine des Landes. à travers la vie simple de cette famille, à travers ses espoirs toujours déçus de rentrer au pays, on découvre que, dans l’exil, au-delà des difficultés matérielles ou d’intégration, la plus grande souffrance est sûrement le sentiment de perte, le renoncement à ce qui aurait pu être, la tension vers un lieu et une vie qui n’existent plus. Dans Rêves oubliés, Léonor de Récondo nous fait vibrer avec chacun de ses personnages dont l’intériorité nous est dévoilée par petites touches, comme autant de variations autour du sentiment d’injustice lié à l’exil. Grâce à une grande maîtrise de l’écriture, sans emphase ni pathos, simplement avec sensibilité et intelligence, elle a su construire un roman plein d’humanité, portrait d’une famille ordinaire aux prises avec l’Histoire.

Par Marie Michaud, Librairie Gibert Joseph, Poitiers

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