Chronique Ne préfère pas le sang à l’eau de Céline Lapertot

Alors que Thiego est en prison pour avoir écrit sur les murs ses rêves de tolérance, il se souvient du jour lointain où sont arrivés ceux qui avaient soif. Soif d’eau et de liberté. Avec Ne préfère pas le sang à l’eau, Céline Lapertot signe une fable puissante qui mêle poésie, émotion et réflexion politique.

Au fil des ans, il a commencé à faire de plus en plus chaud et, peu à peu, sans qu’on y prenne vraiment garde, l’eau a commencé à manquer. Pour survivre, certains ont quitté leur pays pour rejoindre ce qui ressemblait à un Eldorado parce que l’eau coulait encore des robinets : Cartimandua. « Ce tout petit pays industrialisé qui avait construit les plus grandes citernes au monde » est devenu le lieu de convergence des populations assoiffées en quête du plus humble mais essentiel des trésors : l’eau. Ceux qu’on a appelé les « nez-verts » ont trouvé leur place parmi les habitants de Cartimandua, malgré les regards de travers et les insinuations mauvaises de certains. Jusqu’au jour où la Grande Citerne a explosé et où les rancœurs, les peurs et les haines ont déferlé en même temps que l’eau dans les rues de la ville. Jusqu’au jour où, pour rétablir l’ordre, un « gros monsieur, entouré de sa clique, [a plongé] sa rhétorique bien huilée dans la génétique, la tradition, la manière de vivre qui, décidément, ne sera jamais la nôtre », signant ainsi la mise au ban de ceux qui avaient tout risqué, tout enduré juste pour trouver de l’eau. Quand le pouvoir est devenu tyrannique, Thiego, avec d’autres, a commencé à lutter pour la liberté. Lui le faisait avec les mots hérités d’une mère « qui vous chante la littérature comme les poumons aspirent l’air ». Convaincu que « la liberté se construit un stylo à la main » même si le « peuple lassé ne prend plus le temps de lire », qu’« on se doit de crever pour nos idées et notre amour », Thiego croupit en prison d’où il se souvient de jours plus beaux, de l’entraide et de l’amitié qui ont été balayé par la peur de l’autre, la haine et la répression. En regardant le ciel à travers les barreaux, il essaie de ne pas devenir fou à force de brutalité, d’ennui et de désespoir et de rester un homme. Céline Lapertot nous avait éblouis avec Des femmes qui dansent sous les bombes (Viviane Hamy et en poche chez Points) et nous surprend encore avec ce très court texte (un peu moins de 150 pages), aussi intense que poétique. Un vaste réseau métaphorique semble s’écouler juste sous la surface de la fable, dans laquelle la quête de l’eau, sa raréfaction, la soif et les migrations qu’elle entraîne, symbolisent la défense de la liberté et de la démocratie, notre passivité devant ce qui nous semble acquis alors que si fragile. Et le pouvoir des mots pour défendre cette liberté jusque dans la répression. Céline Lapertot irrigue magnifiquement cette anticipation dystopique de références plus ou moins limpides à des événements historiques ou à des situations contemporaines, lui donnant ainsi une portée universelle. Porté par une écriture extrêmement puissante et incisive, le récit bouscule le lecteur, semblant chercher à le faire sortir de sa torpeur pour réfléchir sur le monde comme il va, sur les errements des hommes et sur les menaces qui sourdent insidieusement, à découvrir moins dans ceux qui risquent tout pour un peu d’eau et de liberté que dans ceux qui instrumentalisent leur détresse. Un texte nécessaire.

Marie Michaud Librairie Gibert Joseph (Poitiers)

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