Chronique Je suis une créature émotionnelle de Eve Ensler

Quinze ans après Les Monologues du vagin, Eve Ensler reste porteuse du même message de révolte et d’espoir. Elle s’adresse cette fois aux jeunes filles à travers un nouveau recueil de monologues et de poèmes : Je suis une créature émotionnelle. Un combat littéraire pour changer le monde.

Après le succès mondial de sa pièce Les Monologues du vagin (traduite en cinquante langues et jouée dans 130 pays sans interruption depuis sa création en 1996), Eve Ensler ne s’est pas reposée sur ses lauriers. Pas le genre de cette femme à la combativité chevillée au corps ! Elle a continué à écrire, bien sûr, mais elle a aussi créé le mouvement V-Day qui, depuis 1998, s’emploie à sensibiliser le public à l’échelle mondiale et à collecter des fonds pour mettre un terme aux violences faites aux femmes. Cette action porte peu à peu ses fruits puisque ce sont plus de 85 millions de dollars qui ont été collectés en une dizaine d’années et que des initiatives ont été menées dans 140 pays. Après cette succession de chiffres (mais il n’était pas inutile de rendre concret l’engagement militant d’Eve Ensler), passons aux lettres et à ces nouveaux Monologues à l’intention des jeunes filles. Dès l’introduction, le ton est donné. Il est à la fois offensif, optimiste et… poétique : « Chère créature émotionnelle […]. Ce livre est un appel à questionner plutôt qu’à plaire. Un appel à provoquer, défier, oser, nourrir ton imagination et ton appétit. Te connaître vraiment. Revendiquer qui tu es, t’engager. […] Une invitation à écouter ton instinct pour combattre la guerre, dessiner des serpents, parler aux étoiles. » C’est ainsi qu’Eve Ensler exhorte à la liberté chacune des jeunes filles auxquelles elle s’adresse. Mais elle sait que les obstacles sont nombreux, douloureux, parfois mortels. C’est même à partir de ces épreuves qu’elle construit son livre. En effet, au cours de ses voyages, elle a rencontré un très grand nombre de femmes et de jeunes filles qui lui ont fait part des violences terribles qu’elles ont subies. Ce sont ces témoignages, mais aussi des lectures, des expériences ou des conversations qui forment la matière de ce livre, transformés – mais non dénaturés – par le travail littéraire et poétique d’Eve Ensler. Il est donc question ici de la pression sociale dans les groupes d’adolescentes, des attentes de certains parents impossibles à satisfaire, de grossesses non désirées, de la difficulté à imposer l’utilisation d’un préservatif, mais aussi de mutilation génitale féminine, de chirurgie esthétique, d’esclavage sexuel, de travail des enfants, d’analphabétisme, de séquestration familiale, de coups portés par un petit ami, de trafic de filles… Eve Ensler rend concrètes et intimes toutes ces violences parce qu’elle incarne, par l’écriture, la souffrance de toutes ces filles dont elle raconte l’angoisse, la colère, l’incompréhension, la révolte ou le désespoir. Ce faisant, en répétant d’une histoire à l’autre ce « je », elle redonne à chacune sa place de sujet, sa capacité à agir, elle remet debout ce qui était à terre et invite à lutter et à danser – la lutte et la danse comme deux symboles de la liberté retrouvée. Loin des discours pontifiants ou édulcorés, sans pour autant tomber dans le sensationnalisme, Je suis une créature émotionnelle ouvre un formidable espace d’information et de discussion aux jeunes filles et à tous.

MARIE MICHAUD, Librairie GIBERT JOSEPH, Poitiers

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