Dossier Le Désordre Azerty de Éric Chevillard

« Nous attendons d’un livre qu’il nous parle de neige, de marquise, d’île, de zoo, de style, de photographie, de Beckett, d’humour, de Dieu, de virgule, de littérature et évidemment de kangourou. » Attentif aux attentes de ses lecteurs, Éric Chevillard nous offre donc ce livre : tout y est… et même plus.

Azertyuiop… Tel est l’ordre d’apparition des lettres sur le clavier de nos ordinateurs, tel est l’ordre des entrées d’un abécédaire à la mode d’Éric Chevillard. Le Désordre Azerty n’est ni un roman, ni un autoportrait, ni un recueil d’aphorismes car, comme toujours, l’auteur d’Oreille rouge (coll. « Double ») se joue des genres littéraires pour échapper à toute catégorisation – inévitablement – limitative. Ainsi, au gré des 26 lettres de son clavier, il nous donne une nouvelle démonstration de son talent de conteur, de coupeur de cheveux en quatre, de contestataire des choses trop communément admises, de (grand) connaisseur de la vie animale, de chahuteur des mots… mais surtout – surtout – de conquérant culotté d’une littérature exigeante et pleine d’humour. Difficile de résumer Le Désordre Azerty, qui évoque les grandes questions de l’humanité (entrées « Dieu », « Origine » ou… « Water-closet ») aussi bien que les grands enjeux de la littérature (entrées « Style », « Genre » ou bien sûr « Littérature »), mais également deux ou trois choses essentielles sur l’auteur (entrées « Quinquagénaire », « Fille » ou « Photographie »). Toutefois, il est certain que la littérature, le langage et l’écriture sont au cœur de ce Désordre comme de la plupart des textes d’Éric Chevillard. Au fond, parle-t-il jamais véritablement d’autre chose ? : « Écrire est une certaine façon de mourir. C’est mourir en beauté. […] L’écrivain a le scrupule du mot juste parce qu’il se peut – et d’ailleurs, ne l’espère-t-il pas secrètement ? – que la mort le foudroie à chaque instant de sa phrase. » On comprend alors mieux pourquoi le sens de chaque mot fait l’objet, chez lui, d’une auscultation minutieuse et d’une éventuelle déconstruction pour s’assurer qu’il ne trahira ni le style, ni la pensée. Ensuite, le sérieux et la fantaisie peuvent s’enlacer pour créer la voix si singulière de Chevillard, enlacement si étroit qu’il est souvent difficile d’en discerner les contours au point que les réflexions les plus graves s’achèvent parfois en éclat de rire et les plaisanteries en boule dans la gorge. D’autant que, parfois, « avec Éric Chevillard, […] on se sent bête. On ne sait pas si on est le lecteur ou si on joue son rôle. […] on tremble toujours de ne pas être le lecteur qu’il faut. » (T. Samoyault). Et comme on voudrait l’être, ce lecteur suffisamment bon, pour combler les espoirs de l’auteur. Alors on se tourne vers la critique en espérant qu’elle nous éclaire. Dans leur recueil Pour Éric Chevillard, Bruno Blanckeman, Tiphaine Samoyault, Dominique Viart et Pierre Bayard fournissent quelques clés pour mieux comprendre le projet esthétique de cet écrivain paradoxal, dont l’œuvre semble faire l’« apologie de la singularité » (P. Bayard). Toutefois, Dominique Viart reconnaît que si elle « réjouit [le critique] de ses extravagances et connivences, […] elle lui échappe infiniment. » Ce qui ne laisse au lecteur que le bonheur de lire un écrivain qui joue à déranger la littérature et à semer le désordre pour nous obliger à regarder le monde autrement.

Marie Michaud Librairie Gibert Joseph (Poitiers)

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