Dossier Tout s’est bien passé de Emmanuèle Bernheim

Peut-on refuser à ses parents de les aider à accomplir leur dernière volonté, à tenir leur dernière promesse ? Parce qu’ils n’ont pas refusé, Emmanuèle Bernheim et Pierre Béguin ont accompagné leurs parents vers la mort qu’ils avaient choisie. En résultent deux textes bouleversants sur une question intime et sociétale.

Autodélivrance, euthanasie, suicide assisté : quel que soit le nom qu’on lui donne (et bien qu’il ne soit pas anodin), l’acte de mettre un terme à sa vie quand les souffrances physiques et psychologiques sont devenues insupportables est « un beau principe tant qu’il déploie ses atours dans l’abstraction ». Car confronté à la demande concrète d’un père ou d’une mère d’« en finir », le principe devient plus délicat à soutenir. Deux écrivains en ont fait la douloureuse expérience et ont choisi de la raconter dans des livres très différents. Dans Tout s’est bien passé, Emmanuèle Bernheim livre un récit aux émotions brutes mais non sans humour, en miroir de l’urgence des événements et des décisions à prendre lorsque son père, jusque-là en bonne santé et toujours actif malgré ses 88 printemps, est victime d’un accident vasculaire cérébral dont les séquelles le rendent irrémédiablement dépendant. Ne pouvant rien faire seul, il demande à ses filles d’engager pour lui les démarches nécessaires pour abréger sa vie, quitte à les obliger à contourner la loi avec tous les risques que cela comporte. Dans Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, Pierre Béguin évoque comment, au fil des années, ses parents ont peu à peu perdu leur autonomie physique dans le lent déclin qu’impose souvent la vieillesse et leur décision, prise depuis longtemps, de « partir ensemble quand la maladie sonnerait l’heure ». Vivant en Suisse, le moment venu, ils ont pu bénéficier d’un accompagnement dans un cadre légal. Pierre Béguin, tout en retenue, utilisant l’écriture comme moyen de transcender l’événement déchirant qu’il est en train de vivre, construit une réflexion faite de souvenirs le reliant à ses parents et de leurs incompréhensions mutuelles. Au-delà du choix d’en finir et de sa mise en œuvre, ces deux textes mettent l’accent sur les sentiments de ceux qui vont rester. Ces nouveaux orphelins, auxquels la connaissance « du jour et de l’heure » n’a donné qu’une illusoire possibilité de réparer les erreurs, de rattraper le temps perdu et de dire ou d’entendre les choses essentielles avant la disparition de leurs parents, oscillent entre culpabilité et conviction d’avoir donné une incroyable preuve d’amour. Deux livres éprouvants mais nécessaires qui, par les émotions fortes et multiples qu’ils dégagent et par les questions qu’ils soulèvent, confrontent le lecteur à ses propres silences, à ses angoisses, à son rapport à la maladie, à la souffrance et à la mort, la sienne et celle de ses proches.

MARIE MICHAUD, Librairie Gibert Joseph, Poitiers

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