Entretien Le Bonheur national brut de François Roux

En 1981, ils croyaient que le bonheur viendrait de la réalisation de leurs rêves d’adolescents. Trente ans plus tard, les héros du roman de François Roux ont été rattrapés par la réalité et la crise. Portrait d’une génération à travers les itinéraires de quatre jeunes gens, Le Bonheur national brut est aussi un miroir tendu à notre société.

Mai 1981 : Rodolphe, Paul, Tanguy et Benoît s’apprêtent à plonger dans l’âge adulte et dans un monde nouveau symbolisé par l’élection de François Mitterrand. Entre la Bretagne et Paris, le roman s’intéresse au parcours de chacun de ces quatre amis aux caractères et aux ambitions très différents, à leurs tentatives pour apprivoiser un monde – des mondes, celui de la politique, de l’entreprise ou du théâtre – où ils essaient de trouver leur place, mesurant de loin en loin, lors de fugitives retrouvailles, ce qui les sépare et ce qui les unit malgré tout. On les retrouve en 2009, quinquagénaires donc, parvenus ou non à atteindre leurs objectifs mais traînant tous un malaise plus ou moins profond à l’égard de leurs rêves de jeunesse. Ne vous laissez pas impressionner par les presque 700 pages de ce roman, car on est happé dès les premiers instants par l’histoire des quatre garçons, auxquels on s’attache même quand ils paraissent peu sympathiques au premier abord. On tourne avidement les pages pour savoir comment ils affronteront les défis de leurs vies. François Roux réussit à faire de ce roman initiatique autour d’une génération, un véritable roman de société.

Page — Paul, Rodolphe, Tanguy et Benoît sont les héros de votre roman Le Bonheur national brut. Comment avez-vous imaginé ces quatre amis aux personnalités et aux rêves si différents et pourquoi avoir choisi de confier la narration à l’un d’eux, Paul ?
François Roux — Les choses surviennent parfois, dans l’écriture, de manière très intuitive. Il y avait au départ le désir d’inscrire quatre destins dans la réalité économique, sociale et politique de la France des années 1980, puis des années 2000. Il me paraissait important de décrire la société française contemporaine, comme peuvent le faire des auteurs tels que Jonathan Franzen ou Jonathan Coe, et qui manquent parfois à la littérature hexagonale. Je trouve intéressant de lier la réalité politique et sociale à des parcours individuels. L’un des personnages décide d’entrer en politique, un autre devient chef d’entreprise, un troisième artiste… Je voulais décrire ces univers, la façon dont ils fonctionnent aujourd’hui, montrer dans quelle mesure ils sont interdépendants, les contraintes qu’exercent sur eux la finance, etc. Quant à savoir pourquoi l’histoire est racontée par Paul, c’est un peu la même chose. Au départ, il n’y avait pas de narrateur, mais ça ne me satisfaisait pas, il manquait une dimension personnelle ; la solution qui m’est apparue la plus apte à compenser cela a consisté à donner la parole à l’un des quatre personnages. J’ai donc réécrit le premier quart du roman dans cette perspective et j’ai constaté une nette amélioration. J’ai choisi Paul parce qu’il est celui qui rencontre le plus souvent les trois autres. Il porte sur eux un regard à la fois complice, amical et objectif. En dépit des nombreux problèmes auxquels il est confronté, la solidité de sa structure morale lui permet de conserver toujours un juste regard sur les hommes et les choses.

Page — Au travers de ces quatre personnages, c’est toute une génération dont vous dressez le portrait. Vous décrivez un changement d’époque, ce moment charnière où la société française bascule.
F. R. — Le 10 mai 1981 et l’élection de François Mitterrand ont été des moments d’euphorie incroyable – et aussi de rejet, bien sûr –, mais ce fut également le début d’une ère qui, de mon point de vue, se prolonge jusqu’à aujourd’hui. Rapidement, une crise sociale s’est mise à ronger les structures de la société, à laquelle s’est bientôt greffée une crise morale ; car rapidement aussi sont apparus des hommes comme Bernard Tapie, symptôme d’une époque nouvelle, d’un paysage médiatique et politique en plein renouveau. J’en parle dans le livre, parce que l’un des personnages trouve incroyable ce type qui parle d’argent sans le moindre complexe. J’ai le sentiment que la crise de 2008 et l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial ne sont que l’aboutissement logique de ce qui était déjà en germe au début des années 1980. Les personnages sont au diapason du monde dans lequel ils vivent, ils sont affectés, comme chacun de nous, par ce qui se passe autour d’eux.

Page — D’autres personnalités publiques surgissent au fil des pages. Ces références au monde politique et médiatique ancrent le roman dans la réalité et lui confèrent beaucoup de vie.
F. R. — D’une manière générale, je pense qu’il est impossible de créer des personnages totalement déconnectés de la réalité. Le personnage du chef d’entreprise, qui, entre sa maîtresse et sa femme, a une existence sentimentale compliquée, se trouve confronté, à un moment de l’histoire, à la situation de devoir licencier une partie de son personnel. Évidemment, cette épreuve a des conséquences sur sa vie personnelle. Rien n’est jamais compartimenté. Ce personnage est aussi pour moi un moyen d’aborder le thème de la souffrance au travail, de décrire la violence, la dureté qui envahissent le monde de l’entreprise, les difficultés que certains éprouvent à s’intégrer, à résister aux pressions de plus en plus fortes dont cet univers est la proie.

Page — Vous parlez de souffrance, pourtant, le titre du roman fait référence au bonheur et cette notion est très présente dans le livre, ce bonheur que l’on cherche à atteindre et qui semble toujours nous échapper. D’où vient cette notion de bonheur national brut ?
F. R. — Le point de départ du livre, c’est le titre ! J’avais mon titre avant même d’avoir écrit la première ligne. L’expression fait référence à l’indice que le monarque du Bhoutan a imaginé pour évaluer le bonheur de son peuple en s’appuyant sur quatre critères : la bonne gouvernance, le respect de l’environnement, la préservation du patrimoine culturel et des traditions, la croissance économique. Qu’il puisse exister sur la planète un chef d’État s’inquiétant du bonheur de son peuple au point de créer un indice destiné à le mesurer, je trouve cela magnifique. En outre, c’est un beau pied de nez à ces autres sigles que sont le PIB, le PNB, etc. J’ai donc voulu m’intéresser à ce que signifiait le bonheur dans notre société, à la façon dont les gens réussissent, en dépit de situations parfois dramatiques, à être heureux. Même s’ils ont renoncé à beaucoup des rêves de leur jeunesse, ils ont la force de se dire : je suis là malgré tout, je vis et je puise, autant que je peux, cette matière ténue et rare qui rend l’existence supportable et parfois sublime. À la fin du livre, le personnage dresse un constat sur l’état de bonheur, sur ce que l’on est en droit d’espérer, mais aussi, et surtout, sur ce qu’il se garde d’espérer. Je crois que la clé du bonheur consiste d’abord à ne pas se lancer à la poursuite du bonheur. C’est une contradiction que ces pages s’efforcent de résoudre.

 

Marie Michaud Librairie Gibert Joseph (Poitiers). Entretien réalisé lors de la journée Page Rentrée littéraire, le 2 juin à la BnF. Propos transcrits par Patrick de Sinety.

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