Littérature étrangère

Jay McInerney

Rendez-vous sur l’autre rive

✒ Stanislas Rigot

(Librairie Lamartine, Paris)

Dans une ville peuplée des nombreux fantômes de leur vie, un couple de new-yorkais vieillissant se trouve confronté à l’arrivée du Covid qui sonne le glas de leur illusion d’une jeunesse éternelle. Jay McInerney poursuit sa chronique parfois acérée, parfois émouvante d’une ville une fois encore menacée d’engloutissement.

Corrine et Russell Calloway sont invités à fêter le 35e anniversaire de mariage du meilleur ami de Russell, Washington. Cette soirée, longtemps improbable, Washington ayant incarné pendant de nombreuses années le fêtard impénitent doublé d’un coureur invétéré, est un autre rappel du temps qui passe, ces derniers se faisant de plus en plus fréquents pour le couple qui incarne encore, avec son cercle d’amis, un certain cool new-yorkais. (Même si celui-ci a tendance à prendre un peu la poussière au fur et à mesure que l’épicentre culturel se déplace de Manhattan à Williamsburg, l’autre rive.) La soirée se déroule aussi dans une ambiance toute particulière, les nouvelles concernant un étrange virus chinois devenant de plus en plus alarmistes ces derniers jours ; ce qui a entraîné l’annulation de plusieurs invités et de nombreuses conjonctures. Alors que tout le monde essaye de tenir son rang ou du moins son rôle, la réalité ne tarde pas à les rattraper. À l’instar de son ami Bret Easton Ellis, Jay McInerney est l’écrivain qui a le mieux incarné l’hédonisme des glorieuses années 1980. (Il fut reconnu dès son premier roman, Bright lights, big city.) Mais contrairement à Bret Easton Ellis qui, après quelques errances, signa un grand retour en force en replongeant dans ces fameuses années qui firent sa gloire (en les réécrivant et en les réinventant dans le brillant Les Éclats), Jay McInerney se confronte et confronte ses héros aux ravages du temps et tout ce qu’il implique en termes de mise à l’écart. Rendez-vous sur l’autre rive est le quatrième livre mettant en scène les Calloway, Russell et Corinne, après Trente ans et des poussières, La Belle Vie et Les Jours enfuis. Comme les précédents volumes de leurs aventures, celui-ci fonctionne par lui-même, tout en étant accolé à un événement majeur de l’actualité qui sert de cadre à l’histoire principale (dans le cas de ce nouveau roman, il s’agit du Covid). Le ton s’est, les années passant, teinté de mélancolie, même si le regard est toujours acéré sur cette petite société, n’épargnant ni les anciens garants de la culture (Russell est éditeur et le couple, très cultivé, aime les grands auteurs, le cinéma, la musique, l’art en général), ni ceux qui sont censés incarnés le renouveau (leurs enfants, les enfants de leurs amis et leur volonté de changer les choses). Jay McInerney prouve en tout cas une fois de plus qu’il demeure l’un des plus brillants portraitistes de la littérature américaine.

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