Vous habitez aujourd’hui à Québec où le livre a connu un grand succès – et rappelons que la plupart des grands éditeurs français ont voulu acheter les droits de votre livre – mais vous êtes originaire d’Haïti comme votre héros. Cette histoire est-elle la vôtre ?
Thélyson Orélien Non, Jonas Orléans, ce n’est pas moi et son histoire, ce n’est pas la mienne, c'est l'histoire de migrants. Je voulais créer une œuvre à partir de plusieurs témoignages que j’ai recueillis auprès de gens que j'ai rencontrés, parfois de manière fortuite, au Mexique, aux États-Unis, au Canada, aussi dans des centres d’accueil. J'ai compris, lors de ces échanges, qu’il y avait une nécessité à raconter ces histoires. Ce roman est un travail littéraire où j’essaie de donner vie, de raconter tout ce que les médias taisent au sujet de ces femmes et de ces hommes, de ce qu’ils vivent. Je n’ai jamais voulu faire de ce livre une autobiographie.
Si l’histoire du livre est d’une force narrative et d’une intensité rares, votre écriture puissante et poétique l’est tout autant. Comment avez-vous approché un sujet aussi sensible ?
T. O. L'écriture a été un très long processus qui a nécessité plusieurs jets, notamment dans la recherche du mot juste quand il s’est agi d’insérer, telles quelles ou de les traduire, les paroles des personnes de différentes nationalités que Jonas rencontre sur sa route.
Malgré les nombreuses péripéties, le livre est très ramassé, très concentré, il fait moins de 300 pages. Le manuscrit de départ n’était-il pas plus volumineux ?
T. O. Parfois, quand on écrit, il ne faut pas trop s'attacher à certains moments, il faut avoir le courage de faire des retranchements, là encore pour trouver le mot juste. J'ai abordé ce livre comme une œuvre que j’étais en train de sculpter, avec une architecture d’écriture, avec un plan et, dès l’incipit, il a été pour moi question de trouver une sorte de consolation, de me consoler avec ce qui restait car oui, le texte était beaucoup plus volumineux. J’ai travaillé pour reformuler de manière beaucoup plus elliptique, pour chercher la phrase qui conviendrait parfaitement. Ça m’a pris beaucoup de temps d’ailleurs mais ce n’était pas un texte qui était attendu. C’était un premier texte et j’avais tout mon temps. Aujourd’hui, le résultat est là.
Et votre roman fait partie d’une catégorie de livres précieuse, celle où, frappé par la beauté de certaines phrases, le lecteur se met à les recopier. Il faut aussi souligner un paradoxe : il est à la fois extrêmement concret, extrêmement réaliste avec des scènes très dures et en même temps, nous sommes très loin d’un livre « quotidien » ou « naturaliste », notamment grâce à votre utilisation des ellipses qui, d’un passage à l’autre, peut faire disparaître des jours entiers ou des semaines.
T. O. Oui, de toute façon, au cœur du livre, vous avez le personnage de Jonas Dorléans qui n’est pas un héros dans le sens classique du terme. C'est un homme ordinaire qui peut être maladroit, qui peut avoir peur. C'est aussi quelqu'un qui se bat pour rester vivant, qui avance, qui marche, qui tombe mais se relève chaque fois pour ne pas disparaître. C'est peut-être une des raisons pour laquelle le lecteur peut s’intéresser à lui, s’identifier. J'aime lire des romans dont il reste quelque chose après la dernière page, quelque chose qui hante. Ainsi le héros, cet homme ordinaire, ce professeur, lorsqu’il voit sa maison brûler, des hommes tirer, il se met à rire et ce rire donne le ton au roman, comme si ce rire était la dernière chose qui lui restait, la dernière chose qui lui restait pour ne pas s’effondrer.
Nous partons à Carrefour-Feuille en Haiti pour rencontrer Jonas, professeur d'Histoire-géographie. Un matin, alors qu’il est encore chez lui, il entend des coups de feu. Par la fenêtre, il voit des gens courir et il entend une explosion qui déclenche un incendie. Rapidement, ce dernier menace sa maison. Alors Jonas prend un sac en plastique, il y glisse quelques affaires, dont un recueil de poésie, et s’en va. Commence alors un périple d’une rare intensité, une odyssée rappelant notamment le meilleur de Laurent Gaudé, avec cette capacité à extraire de la boue et de l’horreur la lumière et la beauté du monde, d’en faire un livre qui écrase son lecteur et le grandit tout à la fois.