Chronique L’Ange Esmeralda de Don DeLillo

  • Don DeLillo
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marianne Véron
  • Actes Sud
  • 13/02/2013
  • 256 p., 21.80 €

Recueil de nouvelles sélectionnées par l’auteur en puisant parmi l’ensemble de ses écrits, de 1979 à 2011, L’Ange Esmeralda réussit le tour de force d’être à la fois une introduction à l’une des œuvres majeures de la littérature contemporaine et un complément essentiel pour les amateurs.

Les années passant, la bibliographie de Don DeLillo semble prendre des allures de cordillère aux sommets inaccessibles, à l’ascension réservée aux plus suicidaires : son écrasante réputation de géant des lettres mondiales, qu’entretiennent les distinctions les plus prestigieuses qui lui ont été décernées, du Pen Faulkner Award, en passant par le National Book Award. Le monolithe Outremonde considéré par nombre de critiques comme le roman somme du xxe siècle américain, chef-d’œuvre et pavé redoutable aussi reconnu que peu lu, fait de lui, à peu de choses près, l’égal d’un Proust ou d’un Joyce yankee. Son style déstabilisant, si difficile à définir et pourtant magnétique, tout en ruptures envoûtantes, est reconnaissable entre mille. Ajoutons à cela le marronnier agité à chacune de ses réapparitions dans l’actualité, celui de l’écrivain visionnaire : il est celui qui a imaginé dans son roman Les Joueurs, paru en 1977, une histoire d’attentats et de World Trade Center ; dans Cosmopolis (2003), il raconte l’incroyable banqueroute du plus puissant trader de Manhattan quelques années avant la crise ; Bruit de fond (1985) reproduit si brillamment notre société hypnotisée par sa propre consommation et sa paranoïa rampante, qu’il semble avoir été écrit il y a quelques semaines. Qui plus est, grand admirateur de Beckett, il signe quelques pièces de théâtre, dont le redoutable Valparaiso. Et le cinéma s’est penché sur lui dernièrement avec un David Cronenberg au sommet de sa forme pour essayer de reproduire visuellement l’onde de choc Cosmopolis. Aujourd’hui paraît son premier recueil de nouvelles qui, de prime abord, semble réservé aux happy few passant certaines soirées à chipoter sur la brièveté de Point Omega, son dernier roman en date. Or, et c’est là qu’il faut sonner le tocsin, L’Ange Esmeralda, par sa lecture transversale du parcours de l’auteur (trente-deux années sont parcourues au long des 200 pages) est une magnifique ouverture sur ce monde d’apparence étrange, mais qui recèle mille et un trésors pour ceux qui prennent le temps de s’y attarder et de s’y perdre. On retrouve dans ce livre, de manière peut-être plus accessible que dans ses romans, toutes les qualités de l’auteur, ses obsessions et ses thèmes récurrents, la pertinence de son regard sur la société, le fonctionnement de celle-ci et son poids sur les individus, son incroyable lecture de l’être, avec ses difficultés d’intégration aux systèmes (ou leur image) dans lesquels il est contraint d’évoluer et les difficultés renouvelées de communication avec l’autre. Choisies parmi la vingtaine de nouvelles publiées par Don DeLillo, allant de 1979 pour la première (« Création »), jusqu’à 2011 pour « La Famélique », les neufs textes composant le livre sont ordonnés en trois périodes, chacune illustrée en ouverture par une image. Chaque période éclaire significativement le travail de cet auteur en perpétuelle quête. Tournant autour du thème de la rupture, volontaire ou non, de la crainte de celle-ci ou de ses conséquences, ces histoires mettent en lumière un peu plus encore les doutes et failles de l’homme contemporain, son rapport à la peur, parfois justifiée, qu’une quotidienneté peut suffire à révéler. Des récits de perte enluminés par une langue hors normes, celle d’un Maître. À noter que la nouvelle « L’Ange Esmeralda » est une réécriture d’un passage d’Outremonde remanié pour l’occasion. « Par moments, on abandonne le sens pour l’impulsion. Pour que les mots deviennent les faits. Telle était la nature de nos déambulations – enregistrer ce qu’il y avait là-bas, tous les rythmes dispersés de la circonstance et de l’occurrence, et le reconstruire sous forme de bruit humain. »

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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