Entretien Entretien avec Camille Laurens

Par Stanislas Rigot, Librairie Lamartine (Paris)

Du destin d'une femme qui naît en France à la fin des années 1950, Camille Laurens réalise un véritable tour de force, délivrant un roman aux allures de bourrasque, intense, drôle et poignant, questionnant avec une grande acuité la place de la femme au sein de la société et des métamorphoses de celle-ci.

Pourquoi ce roman et pourquoi maintenant ?

Camille Laurens - Ce roman est sans doute né de l'actualité de ces dernières années et du mouvement Metoo qui m'a amenée à réfléchir à nouveau à la question de l'identité féminine. J'avais certes déjà réfléchi à la différence sexuelle dans plusieurs de mes romans (Dans ces bras-là, L’Amour, roman – disponibles en poche chez Folio) mais là j'avais envie d'y revenir vraiment sous l'angle du féminin et d'interroger la notion même de différence sexuelle puisque finalement le mot sexe a la même étymologie que le mot sécateur – ce qui sectionne, ce qui sépare en deux : en l'occurrence, le sexe, c'est ce qui sépare l'humanité en deux parties, d'un côté les garçons, de l'autre les filles.

 

Quel rôle a tenu le langage ?

C. L. - Je suis allé voir dans le dictionnaire comme je fais souvent : c'est dans la langue que beaucoup de choses sont dites et soulignées et j'ai vu que non seulement le mot fille avait des caractéristiques soit de dépendance – on est la fille de quelqu'un – soit un sens négatif – une fille, c'est aussi une prostituée ou une célibataire, quelqu'un qui n'a pas trouvé à se marier. Et j'ai voulu aussi interroger la grammaire : il y a une règle que l'on connaît tous qui est le masculin l'emporte sur le féminin. J'ai observé que le mot garce, qui est une injure, était le féminin de garçon, au XVIe siècle°: une garce, c'était une fille, tout simplement, sans connotation négative. Et donc tout cela m'a donné envie d'incarner ces questionnements et ces constatations dans un personnage.

 

Qui est cette héroïne ?

C. L. - Ce livre, c'est l'histoire de Laurence Barraqué, née en 1959 à Rouen dans une famille où l'on voulait absolument un garçon. D'ailleurs, quand elle est enfant, elle entend son père qui répond à quelqu'un qui lui demande s'il a des enfants°: «°non, j'ai deux filles°». C'est le récit de son évolution jusqu'à l'âge adulte, de la naissance (puisque la première phrase du livre est «°c'est une fille°» – moment où elle arrive au monde et se retrouve baptisée en quelque sorte) en passant par l'initiation à son propre corps, la découverte des règles, de la virginité, tout ce qui est propre aux filles, mais aussi au travers de toutes les interdictions, les injonctions qui lui sont faites, la façon dont elle joue avec certains jeux et pas avec d'autres qui sont réservés aux garçons, la façon dont les filles sont traitées dans les livres, dans les chansons de l'époque. Ce destin s'inscrit dans une époque marquée par un fort mouvement de libération des femmes avec, dans les années 1970, le MLF, le mouvement de libération de l'avortement, de la contraception, jusqu'à nos jours avec les mouvements LGBT. Et on peut suivre cette évolution à travers la mère de la narratrice qui, je le rappelle, dans les années 1960, n'avait pas le droit de signer un chèque en son nom, qui ne pouvait pas travailler sans l'accord de son mari, jusqu'à maintenant où les choses ont heureusement beaucoup évolué. C'est aussi un roman sur la transmission, ce qui se transmet de génération en génération, à propos de la féminité, ce qui arrive depuis la première phrase qui est «°c'est une fille°», l'annonce de ce sexe un peu décevant en 1959, jusqu'à la dernière phrase du roman, construit comme un ensoleillement progressif ouvrant sur une liberté nouvelle et une joie, la joie d'être une fille.

 

Comment avez-vous appréhendé l'écriture ?

C. L. - J'ai adopté une narration que j'appellerai tournante. Disons que le pronom de la narration est tantôt le «°je°», tantôt le «°tu°», tantôt le «°elle°» et c'est ce qui me permet de faire varier la focale, c'est-à-dire que ce n'est pas toujours la narratrice qui raconte sa propre histoire, notamment dans certains drames qu'elle vit. Je voulais qu'il puisse y avoir une distance par rapport à ces événements tragiques qui permettent de l'humour, de l'ironie et même de l'autodérision parce que je pense que le rire est nécessaire, y compris dans les épisodes tragiques. Ce qui pour moi fait un beau roman, c'est le fait que le lecteur va rire et pleurer à certains moments.

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