Chronique La Neige noire de Paul Lynch

  • Paul Lynch
  • Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso
  • Coll. «Coll. « Grandes Traductions »»
  • Albin Michel
  • 19/08/2015
  • 320 p., 20 €

L’Irlande par son versant le plus abrupt – une nature exigeante, une communauté repliée sur elle-même – et un sort qui s’acharne sur une famille, ou comment le talent de Paul Lynch, déjà fort remarqué avec son premier roman, Un ciel rouge, le matin (Albin Michel), transfigure un drame en une véritable tragédie aux relents antiques.

La Neige noire s’ouvre sur des flammes, celles de l’étable d’un fermier, Barnabas Kane. Malgré les efforts désespérés de celui-ci, rien n’y fait : le bâtiment est détruit et, alors que Barnabas manque d’y mourir asphyxié par la fumée et est sauvé in extremis par l’intervention providentielle d’un voisin, son ouvrier Matthews People n’a pas sa chance et périt en essayant de sauver le troupeau, troupeau qui sera à son tour décimé par l’incendie. Le constat est terrible, mais dès les jours suivants, les réactions des uns et des autres laissent supposer que ce mauvais coup du sort n’est peut-être que l’annonce d’une longue série. Et en effet, rapidement l’onde de choc de ce qui aurait pu n’être (n’aurait dû être ?) qu’un effroyable fait divers se propage non seulement au sein de la famille du fermier, mais aussi aux alentours, révélant au fur et à mesure d’autres fissures qui fragiliseront un peu plus encore la situation. L’incendie était-il vraiment un accident ? Au cœur de la tempête, la famille Kane : Barnabas et sa femme Eskra ainsi que leur fils Billy. Ils reviennent des États-Unis où Barnabas, après avoir quitté l’Irlande, avait travaillé et rencontré sa future femme. Depuis ils ont acquis cette ferme et y travaillent d’arrache-pied MAIS... et une grande partie du livre se situe dans ce mais qui fait d’eux, malgré les origines de Barnabas, peut-être pas des étrangers mais sûrement pas des gens du cru et encore moins des membres de la communauté. L’époque, longtemps floue, entretient l’ambiance pesante qui recouvre les événements. Paul Lynch avait raconté la fuite d’un homme, chassé de chez lui et de son pays, l’Irlande, traqué jusqu’aux confins du Nouveau Monde dans Un ciel rouge, le matin ; il dessine un mouvement inverse avec La Neige noire, le héros de son nouveau roman revenant volontairement chez lui, l’Irlande à nouveau, pour n’y trouver peu ou prou que de l’hostilité, au mieux une franche animosité et des efforts bien peu payés. Et si toute la force, la dynamique qui traversait son premier livre, se concentre ici dans un espace des plus restreints – la ferme de Barnabas, un bout de village, quelques terres du voisinage –, elle nous ouvre à d’autres paysages admirables, ceux des êtres, de leur intériorité. Et cette descente au sein des personnages est d’autant plus vertigineuse qu’une fois encore Paul Lynch déploie mille trésors de style pour nous raconter cette histoire qui, toute en rebondissements, dépasse rapidement son propre cadre. Affinant son style, toujours aussi lyrique, toujours aussi fiévreux mais qui prend ses distances avec l’ombre de certains grands géants (Cormac McCarthy ?), alternant les points de vue avec une grande justesse (Barnabas, mais aussi sa femme qui perd progressivement celui qu’elle croyait aimer ou qui découvre celui qu’il est, et le jeune Billy qui apparaît dans un premier temps en retrait avant de gagner une des principales places du récit), il confirme tous les espoirs qu’avait fait naître son premier roman.

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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