Chronique Le Bal mécanique de Yannick Grannec

D’une émission de téléréalité américaine aux dernières grandes avant-gardes du xxe siècle, Yannick Grannec nous offre une odyssée familiale dans les tumultes de la grande Histoire, un roman qui, en creux, questionne notre rapport à l’art et la place de celui-ci dans nos vies à l’ère du tout design.

Yannick Grannec avait fait une entrée des plus impressionnantes dans le paysage littéraire français avec son premier roman (La Déesse des petites victoires, Pocket) où elle s’attachait à raconter l’étonnant destin de la femme de Kurt Godel, génie des mathématiques aussi connu pour la fulgurance de ses travaux que pour l’hermétisme de ceux-ci. Jonglant adroitement entre l’intime et l’historique, le roman et le réel, elle avait été vite repérée et avait fini par obtenir le Prix des libraires 2013. Elle nous revient avec un roman encore plus ambitieux où l’on retrouve avec plaisir son sens du sujet, son intelligence de la construction, son traitement profondément humain d’un récit qui traverse un siècle à rebours. Nous allons prendre la direction des États-Unis, de nos jours, pour y découvrir Josh, producteur et animateur vedette d’une émission de téléréalité à succès (« Oh my Josh ! »). Le principe du programme est des plus simples : on sélectionne une famille, un couple à problèmes. Il n’est pas question de prendre des phénomènes de foire mais il faut aussi éviter la famille trop lisse. Les candidats retenus voient un jour arriver l’équipe de Josh qui les déloge quasiment littéralement de chez eux. Emmenés sur un plateau, ils seront interrogés, l’équipe cherchant à identifier les fissures de ces personnes, les pourquoi de leurs problèmes actuels, pendant qu’une équipe d’ouvriers et d’artisans, après avoir en partie saccagé la maison, reconstruit celle-ci en fonction des conclusions des interrogatoires. Le home américain et son agencement est remis au centre des débats sur le bonheur. Une nouvelle émission vient de démarrer mais la famille candidate se révèle plus mystérieuse que prévu. Ajoutons à cela que la femme de Josh est enceinte et qu’il est toujours tourmenté par les rapports ambigus (les légendaires grands silences masculins), qu’il entretient (ou plutôt qu’il n’entretient pas) avec son propre père, Carl, artiste peintre vieillissant, reclus sur la Côte d’Azur. C’est dans cette situation pour le moins tendue qu’un fait divers va venir bouleverser l’équilibre familial bien précaire : la découverte d’une grande collection d’art spolié pendant la Seconde Guerre mondiale par les nazis, la collection Gurlitt. Cette découverte provoque une nécessaire plongée dans les racines de Josh et Karl, et nous amène au début du xxe siècle où il va être question de marchands d’art, d’artistes plus ou moins visionnaires, d’écoles et de théories, de turbulences politiques, de secrets, de squelettes dans le placard. Aussi bien documenté qu’imaginatif, Le Bal mécanique marie personnages historiques (Paul Klee) et imagination (cette famille Schors) et donne à réfléchir sans que jamais le fil rouge du livre ne verse dans le didactique, sans que jamais le plaisir de lecture et l’envie de percer les énigmes n’en pâtissent. Une nouvelle réussite d’un auteur qu’il est plus que temps de consacrer.

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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