Chronique Soumission de Michel Houellebecq

Un universitaire spécialiste de Huysmans traîne un ennui routinier dans le petit monde clos de l’enseignement supérieur. Au loin, la scène politique française se cabre et voit s’effondrer le principe d’alternance bipartite sous la poussée d’un parti musulman et de son charismatique leader. Au loin ?

Que n’a-t-on pas dit sur le nouveau roman de Michel Houellebecq, les rumeurs de sa parution faisant place aux rumeurs sur son sujet, celles-ci ne s’effaçant à leur tour que pour faire place aux rumeurs du traitement de son sujet (ces dernières persistant d’ailleurs lourdement malgré la parution du livre, Soumission subissant l’habituel traitement de l’ouvrage dont il faut à tout prix parler mais qu’il ne faut pas lire à tout prix) ? Les débats d’avant le débat, les prises de position de principe et les entames de barricade finirent par accoucher, sans réelle surprise, d’un tir de barrage critique faisant ressembler les précédents rouleaux compresseur (Dona Tartt, Katherine Pancol…) à l’aimable lancement d’un fanzine de poésie moldave. Pour ne rien gâcher, Michel Houellebecq prit un malin plaisir à renforcer la cartoonisation de son image – Michel joue à Michel sur scène en chansons avec son nouveau copain Aubert, Michel joue à Michel au cinéma, Michel joue à Michel dans les nombreux entretiens et portraits déroulés par les médias –, exacerbant les arguments des anti et des pros. Mais quid du livre ? La première évidence est qu’il s’agit d’un livre de Houellebecq et qu’il n’y aura pas de round d’observation. La citation d’ouverture de Huysmans et la phrase d’entame du premier chapitre ne laissent aucun doute à ce sujet : un homme annonce en préambule que les meilleures années de sa vie sont probablement derrière lui, mais qu’à l’époque où il traversait ces années, il ne s’en était pas vraiment rendu compte. Le narrateur, François, entre ainsi de plain-pied dans la galerie des (anti) héros de son auteur, les Bruno, Daniel, Jed et Michel qui ont, d’une manière ou d’une autre, confronté leur molle démobilisation au monde qui les entourait. Sa spécificité est qu’il est professeur de faculté, spécialiste de Huysmans sur qui il a écrit une thèse plutôt remarquée quelques années auparavant. Depuis ce qui peut apparaître comme le faîte de sa gloire (une certitude qui gagne progressivement notre narrateur), François vivote dans les amphithéâtres de sa faculté, assortissant ses cours d’aventures avec des étudiantes dont il ne tire que fort peu de satisfaction. Mais au-delà des murs de l’établissement et de sa vie de privilégié, dont il ne profite pas, les événements se précipitent, et si quelques signes avant-coureurs détonnent (l’acceptation de quelques filles en burqa au sein des hémicycles…), un profond changement arrive avec l’élection de Mohammed Ben Abbes, leader très charismatique de la Fraternité musulmane, au poste de président de la République, ses théories ayant su séduire une grande partie de la gauche et de la droite. Multipliant les saillies et les passages drolatiques sur nos quotidiennetés et les travers de la société, Houellebecq plonge François dans ce qui prend des allures de roman initiatique (voire de roman ré-initiatique) sur fond d’anticipation féroce, renvoyant, sur fond de fantasme du retour à l’ordre, les extrémistes de tout bord.

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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