Chronique Great Jones Street de Don DeLillo

  • Don DeLillo
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marianne Véron
  • Actes Sud
  • 01/06/2011
  • 304 p., 22 €

Daté de 1973, inédit jusqu’à présent en France, Great Jones Street nous montre un DeLillo certes toujours en formation, mais déjà capable de nombreuses fulgurances, affûtant ses thèmes et jouant de cette poésie urbaine gavée de paranoïa qui feront de lui l’une des figures majeures du roman contemporain.

«La célébrité nécessite toute sorte d’excès ». Dès la première phrase, le ton semble donné : Bucky Wunderlick, chanteur, rock star entre les rock stars, abandonne son groupe et sa vie de nouveau messie pour venir se réfugier à New York dans une minable chambre donnant sur Great Jones Street. Que fuit-il ? Que cherche-t-il ? Le sait-il seulement ? De son manager à son guitariste, de son voisin écrivain à Opel, son âme sœur, le défilé des proches et des interrogations peut commencer.


Avec ce personnage principal à la croisée rêvée d’un Bob Dylan et d’un Iggy Pop – cette fusion fantasmagorique d’un rock aussi cérébral que physique –, le lecteur pouvait s’attendre au portrait rock’n’roll d’une époque où ce genre musical était dominant. Le sujet est effectivement abordé avec cette acuité qui est l’une des marques de fabrique de Don DeLillo : ses réflexions sur l’industrie musicale, sa structure kafkaïenne et ses étranges notions d’investissement – ainsi que sur le travail de puissance et d’asservissement de la musique – semblent extraites d’une étude publiée il y a quinze jours, tellement elles résonnent encore ; et, chose assez rare dans son œuvre, il s’autorise même une certaine fantaisie, s’amusant de tout ce cirque, notamment au cours de l’hilarant passage central du livre associant paroles de chanson, extraits d’un colloque du Comité pour « la restauration des options démocratiques » où Buck a été invité, et reportage à l’eau de rose pour un magazine d’adolescente, le Celebrity Teen.


Seulement nous sommes dans un roman de DeLillo, et très vite cet univers du rock se voit parasité par de surprenants personnages, entités ou situations, tel Fenig, voisin du dessus, écrivain tout droit sorti d’un livre de William S. Burroughs, pensant avoir trouvé le bon concept avec des histoires de pornographie mettant en scène des enfants pour les enfants, telle aussi cette mystérieuse Skippy (Chien galeux, agence de presse), telle encore cette non moins mystérieuse organisation, l’Happy Valley Farms, ou ce colis remis à Bucky contenant une nouvelle drogue surpuissante, source de bien des supputations ; et le récit, le long de ces discussions où les personnages semblent se perdre en eux, le monde à leur suite, prend une toute autre dimension, bien loin de la simple évocation du monde musical…


Great Jones Street est le troisième roman de Don DeLillo – il succède à End Zone (1972), ce dernier étant toujours en attente de traduction. Et si l’absence d’édition française laissait craindre un poussiéreux fond de tiroir (pourquoi attendre 38 ans si ce roman d’un auteur mondialement connu est bon ?), on se rendra compte qu’il n’en est rien, bien au contraire, car Great Jones Street, s’il n’atteint pas les hauteurs des monstres qui suivront quelques années plus tard (Bruits de fond ou Outremonde), se révèle néanmoins des plus délectables. « Je parle […] de la situation où un seul homme confère aux rêves de la république une dimension de terreur érotique ».

RIGOT STANISLAS, Librairie LAMARTINE, Paris

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