Littérature étrangère
Juan Gabriel Vásquez
Les Noms de Feliza
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Juan Gabriel Vásquez
Les Noms de Feliza
Traduit de l'espagnol (Colombie) par Isabelle Gugnon
Seuil
21/08/2026
304 pages, 23,50 €
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Chronique de
Stanislas Rigot
Librairie Lamartine (Paris) -
❤ Lu et conseillé par
6 libraire(s)
- Linda Pommereul de Le Failler (Rennes)
- Stanislas Rigot de Lamartine (Paris)
- Christine Raynal de Jean d'Ormesson (Le Plessis-Robinson)
- Yassi Nasseri de Kimamori (Porto Vecchio)
- Margot Bonvallet de Passages (Lyon)
- Mélanie Dallara de Goulard (Aix-en-Provence)
✒ Stanislas Rigot
(Librairie Lamartine, Paris)
D’un destin hors normes, celui d’une femme magnifique et tragique, Juan Gabriel Vasquez tire un roman-monde qui entremêle, avec le talent qu’on lui connaît, réalité et fiction, passé et présent, et nous emmène de Montparnasse aux contreforts de Bogota dans les pas de son inoubliable héroïne, morte de chagrin.
Depuis des années, Feliza Bursztyn, sculptrice colombienne décédée en 1982, vous fascine. Qu’est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l’aventure d’un livre à son sujet ?
Juan Gabriel Vasquez Comme c’est toujours le cas avec mes livres, la décision d’écrire celui-ci est née d’une question sans réponse, si ambiguë qu’on ne peut y répondre qu’à travers un roman. En 1996, j’ai découvert un article de García Márquez qui évoquait la mort par tristesse de Feliza Bursztyn. À ce moment-là, je me suis demandé : à quoi ressemble une mort par tristesse ? Est-ce possible ? Que s’est-il passé dans la vie de cette femme pour qu’on puisse dire cela d’elle ? Cette question m’a hanté pendant des années, jusqu’à devenir une véritable obsession. J’ai d’habitude deux raisons de me lancer dans l’écriture d’un roman : le mystère d’une vie étrangère et l’analyse de la manière dont les forces de l’Histoire et de la politique façonnent notre vie privée. Ces deux éléments se retrouvent dans la vie de Feliza.
Comment avez-vous construit ce roman ?
J. G. V. J’ai très vite compris que le roman devait raconter trois histoires : celle du dernier jour de la vie de Feliza, celle de toute sa vie (qui mène à ce jour-là) et celle de l’écrivain qui mène l’enquête et reconstitue le tout. La forme du roman devait permettre d’intégrer ces trois histoires de manière harmonieuse. J’ai également pris une autre décision : puisque la mort de Feliza est un fait connu ou susceptible de l’être, il fallait la raconter dès les premières pages du roman, puis donner au lecteur des raisons de continuer à lire malgré le fait qu’il connaisse déjà le dénouement. C’est de là que découlent les défis techniques du livre : comment faire pour que le lecteur se passionne pour une histoire dont il connaît déjà la fin ?
Ce n’est pas par hasard que Chronique d’une mort annoncée figure dans le livre !
Pourquoi avoir choisi de vous mettre en scène dans le récit ?
J. G. V. Pour plusieurs raisons mais aujourd’hui je vais parler de l’une d’entre elles : une volonté de militer en faveur de l’imagination littéraire. De nos jours, on condamne le romancier qui veut raconter le monde à travers une autre identité, qu’elle soit raciale, sexuelle, nationale, religieuse… Je voulais que mon roman soit une revendication du métier de romancier qui consiste à imaginer de l’intérieur une personne qui n’est pas comme lui. En m’insérant dans le roman, je dis au lecteur que je ne suis pas Feliza et pourtant je vais imaginer sa vie émotionnelle, psychologique, secrète. Je mets en scène un acte d’imagination morale. Je défends la manière dont le roman produit du savoir. Et c’est un savoir inestimable.
Feliza est un personnage complexe, une artiste ayant beaucoup œuvré pour sa propre légende. Comment avez-vous appréhendé son portrait et quelle a été la place de la fiction dans ce récit ?
J. G. V. La fiction, dans ce roman, consiste à observer attentivement une vie connue pour imaginer tout ce qu’il est impossible de connaître. La fiction est une interprétation de la vie fascinante de Feliza Bursztyn, une interprétation qui tente de donner forme au chaos de l’expérience humaine afin qu’elle révèle ce que les faits, à eux seuls, taisent ou dissimulent. Il y a quelques années, j’ai publié un essai intitulé La Traduction du monde et c’est exactement ce qu’est ce roman : la traduction du livre que Feliza portait en elle et qui n’a jamais été écrit.
Si, comme dans vos précédents livres, la Colombie et son Histoire est très présente, la France tient aussi une place importante dans ce roman.
J. G. V. Bien avant de commencer à écrire, j’ai pris conscience que ce roman serait aussi une manière de mettre en scène ma relation avec Paris et avec la France. L’idée de ce roman a germé à Paris, en 1996, et bon nombre de ses scènes les plus importantes s’y déroulent. C’est pourquoi j’ai très vite pris la décision de l’écrire entièrement dans cette ville qui m’a tant apporté et qui fait partie de ce que je suis, en tant que lecteur, romancier et citoyen. J’ai écrit ce roman dans le quartier de Montparnasse et cela ne me dérangerait pas qu’on le lise aussi ainsi : comme une lettre d’amitié entre un romancier et une ville qui fait partie intégrante de son paysage intellectuel.
Feliza Bursztyn était une artiste colombienne, une sculptrice par bien des aspects révolutionnaire. De ce nom si souvent écorché, de ce caractère et de ce talent, de cette œuvre souvent monumentale, des souvenirs qu’elle a laissés, de ce parcours aux allures de montagnes russes dans la seconde partie du XXe siècle, des éruptions successives de son pays natal qui l’ont à leur manière façonnée, Juan Gabriel Vasquez tire un matériau d’une rare richesse, convoquant le meilleur de son écriture pour s’imprégner de ces Feliza qui n’en font qu’une, esquisser le portrait d’une femme, la faire revivre et rappeler la place essentielle qu’elle devrait avoir dans l’histoire de l’art contemporain.