Entretien L'insouciance de Karine Tuil

Trois ans après le succès de L’Invention de nos vies (disponible au Livre de Poche), Karine Tuil est de retour avec un dixième roman rageur aux 500 pages chauffées à blanc, qui font entendre le chœur d’une France plus que jamais en proie aux tentations tragiques. L’Insouciance est une vivifiante réussite.

Ici et maintenant. Quatre personnages. Un monde en ébullition. Karine Tuil n'offre pas à son lecteur le luxe d'un round d'observation et c'est avec l'effondrement des tours du World Trade Center que s'ouvre le récit. Une époque s'achève et c'est dans ces décombres que Romain, François, Marion et Osman se débattent, chacun à son niveau, chacun à sa manière. C'est aussi avec ce vétéran traumatisé de la guerre d'Afghanistan, cet homme d'affaires à la grande fortune, cet écrivain à fleur de peau et cet homme politique à l'avenir incertain, que Karine Tuil met à nu les rouages d'une société menacée d'implosion. Parfaitement construit, le récit multiplie les points de vue et les rebondissements sur un tempo pied au plancher qui ne faiblit pas. Surtout, il ne sacrifie à sa redoutable efficacité, ni la complexité, ni les nuances de ses personnages et de ses situations. Résultat : un grand roman de société espéré. Le meilleur de son auteur ?

 

Comment est né L’Insouciance ?
Karine Tuil — D’abord j’avais envie de me mettre en danger et d’aborder des thèmes de société explosifs. Il y a dans ce livre des sujets qui sont matière à débat, comme la discrimination, l’identité, la duplicité, la comédie sociale. C’est un texte auquel je réfléchis depuis 2008. À l’époque, une embuscade en Afghanistan avait provoqué la mort de dix soldats français et de leur traducteur afghan. Cela m’avait profondément marquée. Je me suis dit qu’en France, on ne parlait pas assez de nos soldats. Non pas tant de la guerre que des effets intimes de celle-ci. C’est un sujet qui a souvent été abordé aux États-Unis. Beaucoup moins en France. Après l’achèvement de l’écriture de L’Invention de nos vies, j’ai décidé de me lancer.

Le livre est difficile à résumer car il aborde de nombreux sujets avec ce sens du rythme que vous aviez déjà beaucoup poussé dans L’Invention de nos vies. L’Insouciance réussit le tour de force d’être à la fois plus ample et plus fluide.
K. T. — J’ai voulu écrire une sorte de grand roman qui serait une représentation de la société. Je crois qu’on a tous vécu des événements assez violents ces dernières années, notamment en 2015, et ce n’est pas par hasard si le livre s’appelle L’Insouciance. Il dit la fin de l’insouciance, il parle de la perte d’une forme d’innocence, mais il raconte aussi une belle histoire d’amour. Le roman s’ouvre sur le retour d’Afghanistan de Romain, jeune lieutenant de l’armée française, qui a perdu des hommes sur le théâtre des opérations et qui revient dévasté. Lorsque les soldats rentrent d’une mission, l’État leur offre un séjour à Chypre dans un hôtel cinq étoiles, afin qu’ils reprennent pied avant le retour à la vie civile. Ils font du sport, rencontrent des psychologues. Sur place, Romain a une liaison avec Marion, romancière et journaliste, qui était avec eux en Afghanistan. C’est une liaison d’un soir, qui prend toutefois une place très importante pour lui ; comme s’il pressentait que l’espace amoureux, intime, sexuel, deviendrait celui de la réparation possible. Le lendemain, elle a disparu. Il apprend qu’elle est partie rejoindre son mari, François Vély, grand industriel français, patron de télécommunication, homme brillant et un peu sulfureux. Romain tombe alors sur Osman, un ami d’enfance fils d’immigrés ivoiriens, ancien animateur social devenu, après les émeutes de 2005, une personnalité politique montante. Il est marié à une politicienne métisse prometteuse, Sonia, avec qui il forme un couple à la Obama, très en vue. Osman lui cache qu’il vient d’être évincé de l’Élysée. Rentré à Paris, Romain revoit Marion alors qu’il vit une difficile période de tentative de reconstruction auprès de sa femme et son fils. Mais au moment où, avec Marion, ils se sentiraient prêts à aller plus loin, un immense scandale éclabousse François Vély.

Vous témoignez d’une maîtrise toute particulière pour l’art du portrait…
K. T. — J’adore observer les gens. Ce qui m’intéresse d’abord, dans l’écriture, c’est l’ambiguïté, la complexité. J’aime raconter des personnages qui ont des secrets, des vies à cacher, c’est une matière très romanesque. J’étais aussi attachée à brosser un tableau de la société française d’aujourd’hui, notamment à travers le couple formé par Osman et sa femme métisse. Cela me permettait d’aborder la question de la diversité parmi l’élite. Le roman passe ainsi d’un événement mondain à la banlieue sous tension par le biais de personnages qui n’étaient pas forcément faits pour se rencontrer. C’est aussi ce qui m’intéresse en littérature, confronter les mondes. Ainsi j’ai rencontré des soldats, des conseillers politiques, des hommes et des femmes d’affaires. L’art du roman, c’est aussi l’art du détail. Parfois, une anecdote, un mot, une situation, apportent un souffle particulier au texte. Jonathan Franzen s’interrogeait récemment : « Comment vais-je pouvoir captiver mon lecteur à l’ère d’Internet ? » Certainement pas en cherchant à l’épater avec une documentation débordante à laquelle il a lui-même accès, mais en le faisant pénétrer à l’intérieur de la tête des personnages.

Vous qui occupez une place assez atypique sur la scène littéraire française, quels sont vos maîtres ?
K. T. — Les auteurs que j’aime sont ceux qui donnent une certaine représentation de la société, même si elle peut nous paraître désagréable. Je pense à Houellebecq, à Carrère, à Roth, ou à des écrivains qui dépeignent la réalité différemment, comme Maylis de Kerangal ou Marie NDiaye. Il me semble que nous vivons une époque très troublante, très riche du point de vue romanesque, et qui pose aussi des questions morales, politiques, sociales. Ces questionnements sont au cœur du livre : l’évanouissement de l’insouciance, la manière dont on affronte une épreuve, que ce soit un deuil, un chagrin d’amour, la perte d’un emploi. On évolue dans une société où l’on est sans cesse renvoyé à notre vulnérabilité, et c’est le rôle du romancier d’être cet observateur qui raconte, divertit, tout en invitant le lecteur à se poser des questions presque philosophiques.

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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