Polar

R.J. Ellory

Les Invisibles

✒ Stanislas Rigot

(Librairie Lamartine, Paris)

Rachel est une jeune policière qui, appelée sur une scène de crime, se retrouve confrontée à son premier cadavre. Ce ne sera pas le dernier. Nous sommes en 1975. Officiellement, les tueurs en série n’existent pas. Les Invisibles est le récit d’une traque où le chasseur et le chassé se confondent : du grand Ellory !

C’est dans les contreforts de Birmingham que vit le plus américain des auteurs anglais, R.J. Ellory, non loin de Stratford-upon-Avon, la ville où William Shakespeare a vu le jour. De là à penser que le Barde, auteur qu’il aime particulièrement, veille sur lui, il n’y a qu’un pas ! Reconnu dès ses premiers livres comme l’un des maîtres du roman policier (Vendetta !), R.J. Ellory est aussi un écrivain extrêmement prolifique : depuis la traduction de Seul le silence en 2008, il publie au moins un livre par an (sans compter les nombreux titres inédits qui n’attendent que le feu vert de son éditeur). Cette année le voit revenir avec un grand roman racontant une enquête vertigineuse, à l’impressionnante documentation. Le lecteur y accompagne Rachel dans une forêt d’ombres, un labyrinthe qui n’aura de cesse de se déployer et de se reconfigurer le long des chapitres.

 

Comment êtes-vous passé d’Everglades et sa plongée dans le monde des prisons de haute sécurité à ce nouveau roman ?

R.J. Ellory Après chaque roman, une pause de six à neuf mois m’est nécessaire, le temps de m’investir dans d’autres projets (nouvelles, scénarios, musique...). Les idées naissent alors souvent de manière spontanée, inspirées par une conversation, une lecture ou un film. Certaines s’imposent comme une obsession, un « fantôme » qui hante l’esprit jusqu’à ce qu’ils soient couchés sur le papier ‒ j’ai toujours un carnet sur moi. Chaque livre mûrit ainsi pendant de longues semaines, nourri par des lectures, des notes et des réflexions, jusqu’à ce que l’histoire prenne forme clairement. L’écriture devient alors une nécessité, presque vitale, pour apaiser cette pression intérieure.

 

Vous avez déjà abordé cet univers du serial killer. Pourquoi y revenir ?

J.R. E. Ce qui m’intéresse le plus, c’est la psychologie, les thèmes de la rédemption, du salut, les mécanismes de prise de décision et les conséquences de celles-ci. Et évidemment la psychologie des personnages dangereux ou fous, comme les tueurs en série, est fascinante. Je voulais l’aborder avec une autre perspective, en plaçant ici une jeune femme dans un univers policier à une époque où le profilage criminel émergeait à peine, une enquêtrice avec ses faiblesses, ses obsessions et ses contradictions. Elle regarde trop longtemps dans les ténèbres et la folie des autres : cela affecte sa vie car elle doit affronter des choses sur elle-même qu’elle ne veut pas voir.

 

Faites-vous beaucoup de recherches ?

J.R. E. Oui, la recherche est un pilier essentiel. Pour chaque livre, des mois sont consacrés à la collecte d’informations (dates, lieux, personnages réels, etc.) afin de créer un univers cohérent où fiction et réalité s’entremêlent. Les personnages fictifs sont intégrés dans ce cadre avec une précision méticuleuse pour que tout paraisse authentique. C’est un travail en constante progression car, travaillant sans plan, les recherches évoluent au fil de l’écriture : un changement de lieu ou d’époque implique de nouvelles investigations. Chaque détail compte pour immerger le lecteur.

 

Vous êtes, c’est le moins que l’on puisse dire, prolifique. Comment travaillez-vous ?

J.R. E. L’écriture est un plaisir, je suis heureux quand je suis au milieu d’un livre, triste quand il se termine. Je peux rester ici à mon bureau pendant des heures, même les jours où je n’en n’ai pas envie. J’ai observé d’ailleurs que les jours où je me force, je finis par écrire plus que d’habitude. Cette rigueur puise ses racines dans une époque où je cumulais deux emplois et où je n’écrivais que tôt le matin ou tard le soir. L’inspiration, selon Picasso, existe mais elle doit trouver l’artiste au travail. Je pense que la créativité est une éponge : vous absorbez des idées, des expériences et si vous ne pressez pas cette éponge, vous ne pouvez pas absorber plus d’inspiration.

 

Ce qui fascine aussi dans votre œuvre, c’est que contrairement à nombre d’auteurs de romans policiers, vous n’hésitez pas à prendre du temps pour installer ou développer votre récit.

J.R. E. Je n’analyse pas ce que je fais. Pour moi, les personnages sont réels et, dans le cas de Rachel, je dois me mettre à sa place et me poser toutes les questions possibles. Il y a deux choses que je n’aime pas dans les romans policiers : les livres qui se terminent par un twist – d’accord et alors ? – et ceux avec des personnages peu crédibles. Et je tiens à écrire des livres dont on se souvient. Je préfère qu’on me dise « j’ai détesté votre livre » que « je l’ai peut-être lu mais je ne m’en souviens pas ».

 

Qu’apporte votre regard anglais sur des sujets américains ?

J.R. E. Écrire sur les États-Unis en tant qu’étranger offre une objectivité précieuse. Un étranger perçoit les particularités d’un lieu avec un regard neuf, captant des détails qui peuvent échapper aux habitants. Cette distance permet de restituer une atmosphère unique, sans la banalité de la familiarité. C’est pourquoi il me serait difficile d’écrire sur Birmingham.

 

 

Le roman de serial killer n’est pas à aborder à la légère : entre la rigidité de ses codes, ses monolithes aveuglants (du Silence des agneaux à Mindhunter) et ses nombreux naufrages aux relents de copier-coller qui n’ont pas manqué d’étouffer la production, l’exercice se révèle périlleux. Pas pour R.J. Ellory qui, après Les Assassins, relève une nouvelle fois le défi et nous offre un concentré de ses qualités, qu’il s’agisse de sa finesse psychologique, de son refus du spectaculaire bon marché, de son utilisation du temps long où chaque situation prend l’ampleur méritée ou de son art de la déflagration qui prend son lecteur de court : Les Invisibles s’impose comme une nouvelle borne du genre.

 

 

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