Entretien Alias Ali de Frédéric Roux

Un pari insensé : évoquer la vie de Mohammed Ali au travers de citations. Une réussite totale : un livre d’Histoire et d’histoires aux pages gorgées de chair et d’os, de rêves et de passions, taillés au cœur d’une réalité qui, sans cesse, menace de se dissoudre dans les replis d’une vie aux mille contours.

PAGE — Pourquoi avez-vous choisi Ali, légende et personnage maintes fois abordés ?

Frédéric Roux — Pourquoi choisir Ali ? Drôle de question… mais parce que c’est le plus grand et que, comme tout un chacun, les stars m’intéressent, surtout celles qui deviennent des légendes. Pourquoi ? Il faudrait bien plus de 600 pages pour que je comprenne qu’il n’y a rien à comprendre et que je le fasse comprendre à ceux qui le savent déjà… Pourquoi Marilyn avec son gros pif et sa poitrine minable est une légende ? Parce que c’est comme ça, Bardot plus jolie et mieux foutue, c’est miss Languedoc. Pourquoi Elvis est une légende alors qu’à côté de Roy Orbison, il chante comme une casserole ? Parce que c’est comme ça, Roy ne sera jamais le King que pour les snobs et les happy few. Pourquoi Andy Warhol, qui n’était pas très malin, a produit une œuvre aussi « conceptuelle » que celle de Marcel Duchamp qui était l’intelligence même ? Parce que c’est comme ça, les historiens de l’art et les critiques n’y peuvent pas grand-chose. Il n’y a que les questions qui n’ont pas de réponse qui m’intéressent… Tout cela sans compter qu’Ali a un avantage non négligeable sur toutes les icônes du passé proche, il est encore vivant. Il n’est pas en très bon état, loin de là, mais il est vivant ; presque oublié par les jeunes générations, il est toujours considéré comme le plus grand sportif de tous les temps. Ali est plus intéressant que les légendes colportées à son sujet… l’adoration pédérastique, la guimauve saint-sulpicienne remâchée jusqu’à la nausée ! Il vaut mieux que l’idolâtrie sans recul dont il est l’objet. Ce sont ces manques qui m’ont excité, les insuffisances, les trous noirs, les zones d’ombre, les paradoxes, les contradictions… Il est construit sur des lieux communs, des clichés, des mensonges, des demi-vérités, il appartient tout entier aux commentaires, son côté obscur est esquivé sans cesse, il était donc peut-être temps d’aller y voir d’un peu plus près. Ce qui m’intéressait aussi, c’est le côté physique du défi. Boxer avec Ali, ne serait-ce qu’en écrivant à son sujet, n’est pas à la portée du premier amateur venu, il faut plus que de l’inspiration pour cela, il faut du métier. Cette période m’a permis de renouer avec la peur des vestiaires, j’ai hésité pas moins de neuf ans avant d’ouvrir la porte et de grimper sur le ring.

 

P. — Votre roman déborde très vite du strict cadre sportif.

F. R. —  Je pense que l’on peut lire l’histoire des États-Unis dans le destin des champions du monde poids lourd : Jack Johnson, Joe Louis, Rocky Marciano, Sonny Liston, Mike Tyson… Ali à lui tout seul est l’Amérique des années 1960 et 1970. L’insouciance, la gaieté, les émeutes raciales, Dallas, Memphis, la guerre du Vietnam, la lutte pour les droits civiques ; cette naïveté qui confinait, parfois, à la bêtise, qui faisait croire que tout était possible, même les rêves. Il incarne tout ça mieux que personne.

 

P. — Qu’est-ce qui vous a amené à utiliser cette forme si originale et, en même temps, si risquée ?

F. R. —  Écrire une bio conventionnelle m’ennuyait, paraphraser la légende d’Ali ne m’intéressait pas. Toutes les « bios » que j’admire, Blonde de Joyce Carol Oates, Danseur de Colum McCann, ne sont pas des bios, mais elles appartiennent à la littérature. Que la fiction soit plus vraie que nature, cela suffit à me faire avancer ! J’ai mis longtemps à trouver comment j’allais m’y prendre… neuf ans ! Et finalement, c’est en revenant à ce que je sais le mieux faire : monter/démonter, copier/coller, que j’ai trouvé la solution. Mon premier livre écrit à la fin des années 1970 était la tentative, un peu foirée, de réaliser le projet de Gustave Flaubert à propos de Bouvard et Pécuchet : « Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n’y eût pas un mot de mon cru ». Refusé par toutes les maisons d’édition de France et de Navarre, Copié/Collé a été publié en 2005 par le Mamco de Genève. D’Alias Ali, si la chose est réussie, il faudrait dire : « Ceci n’est pas une biographie, ceci n’est pas un roman, mais ceci est une œuvre d’art ! » ou bien : « Frédéric Roux n’a pas écrit une seule ligne de ce livre et tout ce livre est de Frédéric Roux ».

P. — Comment avez-vous organisé ce travail d’écriture si particulier ?

F. R. —  Alias Ali ressort plus ou moins de la littérature à contrainte. La première que je me suis fixée : Ali ne devait pas prononcer un seul mot, ses propos ne devaient pas être rapportés. Le défi était de taille dans la mesure où la parole d’Ali était, du temps où il pouvait parler, aussi brillante que son style sur le ring. Son portrait est donc brossé en défonce ; difficulté supplémentaire : l’« auteur » devait changer à chaque paragraphe. Et tout ça en racontant une histoire avec un début, un milieu et une fin, tout en faisant en sorte qu’elle réserve quelques révélations inédites et qu’elle soit le plus fluide possible, sans oublier les quelques flash-back nécessaires pour secouer la monotonie. Comme je ne fais jamais de plan, que je ne sais pas la veille ce que je vais écrire le lendemain, que c’est le texte qui me commande plus que je ne commande au texte, les autres contraintes se sont imposées toutes seules. Après, une fois la méthode choisie, c’est comme remonter une cuisine Ikea avec un mode d’emploi écrit en coréen. On est doué ou on ne l’est pas, c’est comme avoir le sens de l’orientation ! Il se trouve que, je ne sais pour quelle raison, je suis plus doué que d’autres pour ce genre de bricolage, que je peux retrouver mon chemin là où d’autres s’égarent. Peut être parce que j’ai été un cancre et que les cancres doivent se débrouiller avec ce qu’ils savent… pas grand-chose. Prendre les textes par la bande, ça me demande moins d’efforts qu’à d’autres, même si, l’air de rien, ce n’est pas à la portée du premier venu.

 

P. — Comment définiriez-vous le résultat obtenu, cet agrégat fascinant de citations et de fiction ?

F. R. —  Avoir écrit « roman » sur la couverture de ce texte n’est pas seulement un leurre destiné à ce que les libraires ne classent pas Alias Ali entre les mémoires de Guy Forget et les aphorismes de Didier Deschamps, ce n’est pas uniquement un énième affront à la forme la plus ductile qui soit, c’est aussi la vérité. L’ensemble des figures utilisées pour Alias Ali appartient au répertoire de la fiction ; la décision d’alterner cinq parties et quatre blocs de textes récités par deux hommes et deux femmes… la première et la dernière, de terminer par un épilogue, clin d’œil à Fat City de John Huston, additionnés, ça fait 10… comme le compte de l’arbitre, c’est de la littérature. Monter à quelques lignes d’écart des affirmations contradictoires, c’est du roman ; surprendre le lecteur par des citations de témoins qui n’en sont pas, c’est du roman, mais aussi un hommage au Ali Shuffle, ce pas de danse qui ne sert à rien sauf à frimer. Alias Ali est un roman différent de ce qu’aujourd’hui on qualifie paresseusement de tel, qui se confond avec le feuilleton à l’eau de rose, un roman qui prend en compte les grandes ruptures de l’histoire : Lautréamont, Dada, le surréalisme, Gil Wolman et Guy Debord aussi bien que les habitudes actuelles de lecture sur écran. Le cinéma est passé par-là, bien sûr, mais aussi le clip, la bande-annonce, la performance, Wikipédia, le sampling, les blogs, le Web, le ralenti et le replay. Ce ne sont pas forcément les formes que je préfère, j’évite même de les fréquenter, mais ce sont celles avec lesquelles un écrivain d’aujourd’hui doit se battre.

 

Retrouvez Frédéric Roux sur son blog : 

http://red-dog.pagesperso-orange.fr/ 

 

 

À propos du livre 

Sans conteste l’un des chocs de cette rentrée littéraire, Alias Ali est un voyage halluciné explorant la vie d’un homme hors norme et la légende qui s’est repue de lui, au cœur d’une époque et d’un monde ayant généré mille fantasmes. Et pour vous raconter ces années et leur frénésie, Frédéric Roux a récolté des centaines (des milliers ?) de citations d’hommes et de femmes qui, pour la plupart, ont approché Ali ou ont côtoyé son image. Puis il les a agencées de manière chronologique, jouant de leurs points communs ou/et de leurs contradictions, liant les grandes parties de ce qui devenait son récit par quatre monologues de membres de l’entourage du boxeur. Le résultat, à l’architecture redoutable, est addictif dès les premières pages, tel le meilleur des romans policiers, et semble se fondre dans le style élégant et dévastateur de son sujet. Le livre ne laisse alors que très peu de chances au lecteur de s’en sortir avant d’en avoir terminé avec cet ovni pour le moins roboratif, lui offrant le rôle, ô combien masochiste (et jouissif), d’un challenger à la merci du champion.

Stanislas Rigot Librairie Lamartine (Paris 16e)

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