Chronique Romans de Michel Tournier

Il ne fera pas partie du cercle restreint des auteurs « pléiadisés » de leur vivant, même si ce projet de Pléiade fut conçu avec lui. En effet, cet immense écrivain nous quittait l’an dernier, laissant derrière lui une œuvre qui, fait assez rare, lui a valu un succès populaire et critique.

Comme Jack London, entré lui aussi dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade » l’an dernier, Michel Tournier est de ces écrivains qui peuvent accompagner une vie. Il n’est pas une rentrée scolaire sans la prescription par un enseignant de Vendredi ou la vie sauvage (Folio Junior) et il n’est pas rare de voir l’élève grandissant lire la version « adulte » de ce roman, Vendredi ou les limbes du Pacifique (Folio). Ce lecteur, mordu par le style à la fois moderne, limpide et riche de Michel Tournier, découvre alors un univers foisonnant où les références littéraires, populaires et religieuses servent de socle à de nouvelles histoires. Commence alors un jeu, entre le lecteur et l’auteur, pour identifier ces ré-écritures. Une complicité, un lien, une estime réciproque se noue. La réécriture des mythes est centrale dans l’œuvre de Tournier, presque un projet littéraire à lui tout seul. Chaque roman, chaque nouvelle, chaque essai est marqué de ce sceau. Ainsi, Abel et Caïn, Robinson, Jeanne d’Arc et Gilles de Rais, l’Ogre, les Rois mages, les jumeaux, et bien d’autres encore, sont convoqués dans les différents ouvrages de l’auteur, deviennent personnages principaux ou secondaires, revêtent même parfois plusieurs visages. Ce qui fait la particularité de Michel Tournier, c’est qu’il ne se contente pas de raconter leur histoire, il s’en sert de matériau pour les réécrire, y insuffler sa part de création, son âme. Dès lors, les valeurs portées par ces personnages peuvent être complètement bouleversées (Abel Tiffauges, aux caractéristiques ogresques, du Roi des Aulnes n’est pas dépeint comme un monstre mais plutôt une victime). En ré-actualisant ces mythes, il leur apporte une modernité qui dialogue avec son époque. Même si son œuvre va à contresens de ce qui se faisait alors, puisque lorsqu’il publie ses premiers romans, l’Oulipo, l’absurde et le nouveau roman étaient portés aux nues par la critique littéraire, il assume ce rôle de marginal. Ses références se portent d’ailleurs plutôt vers Huysmans, Giono, Gracq ou encore Thomas Mann, que vers James Joyce ou Robbe-Grillet. Germaniste et philosophe de formation, ayant côtoyé Gaston Bachelard, il puise dans toutes ces références pour se les approprier, effectuant aussi, pour chaque roman, un travail de recherches proche de celui de Zola. Conçu du vivant de l’auteur, complété après sa mort grâce à l’accès à certains documents autorisés par Arlette Bouloumié (exécutrice littéraire de l’œuvre de Michel Tournier et directrice de cette Pléiade), ce volume contient un corpus cohérent de ses six premiers romans (Vendredi ou les limbes du Pacifique, Le Roi des Aulnes, Vendredi ou la vie sauvage, Les Météores, Gaspard, Melchior & Balthazar, Gilles & Jeanne), ainsi qu’un essai éclairant sa vie et son œuvre (Le Vent Paraclet). Une belle occasion de (re)découvrir ces histoires passionnantes, venues de loin, éclairant notre monde d’une nouvelle lumière, à la manière d’un jeu littéraire merveilleux et d’une grande richesse. Grands enfants, lisez Michel Tournier !

Aurélie Janssens Librairie Page et plume (Limoges)

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