Chronique Rien que la vie de Alice Munro

  • Alice Munro
  • Traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso
  • L’Olivier
  • 02/10/2014
  • 320 p., 22 €

Aurélie Janssens Librairie Page et Plume (Limoges)

« Tout ça m’a l’air assez banal, en définitive », peut-on lire dans l’une des treize nouvelles qui composent le dernier recueil de la Canadienne Alice Munro. Récompensée en 2013 par un Nobel pour « sa maîtrise de la nouvelle contemporaine », elle s’attache à nouveau à nous livrer des fragments de vie, des instants d’existences saisis au vol.

Assez banal ? Si les histoires que nous raconte Alice Munro dans ce recueil sont extrêmement communes, elles ne sont pas dénuées d’aspérités. Banal, chez cette auteure, ne veut pas dire paisible. Loin de là. Chaque nouvelle est un fragment de vie saisi à un moment où quelque chose bascule, évolue, où un choix doit être fait, un acte assumé, une voie empruntée. De quelques semaines à plusieurs années, on suit ces personnages comme s’ils devaient nous raconter un bout de leur vie sans forcément tout dévoiler. Les nouvelles commencent bien souvent par des descriptions laconiques mais efficaces, donnant corps à une impression, une sensation, un paysage. C’est par indices, par à-coups, que nous serons en mesure de déterminer une date (les nouvelles se situent de l’entre-deux guerres au début du xxie siècle) et des lieux, Toronto, Vancouver, Amundsen, une scierie, une vieille ferme, un train, un sanatorium... Cette économie d’indications tend à universaliser ces vies. Une femme abandonnée par celui qui était sur le point de devenir son mari, un soldat rentrant de la guerre, un petit garçon qui perd sa sœur brutalement, une bonne faisant chanter une héritière et son amant, etc. Ces histoires pourraient se dérouler partout. Ce qui leur confère un intérêt particulier, c’est ce qu’elles disent de l’humain. Alice Munro aime à explorer les failles des êtres qu’elle dessine. Elle nous amène à croire que chaque destin n’est pas tracé, que malgré les conventions sociales, on peut décider de la voie que l’on souhaite emprunter, même si celle-ci est parfois un échec. C’est ce qui constitue une existence. C’est ce qui a constitué la sienne. Les femmes sont bien souvent au cœur de ses récits. Malmenées par les vicissitudes de la vie, elles sont parfois victimes, mais savent aussi provoquer leur propre échec. Que ce soit la jeune fille religieuse qui se transforme en femme séductrice, celle qui se rêve en poétesse quand les femmes n’ont pas le droit d’avoir un avis, la jeune femme qui refuse d’être réduite à un faire-valoir des hommes, d’autres encore, abandonnées, amantes, malades, vieillissante, boiteuse... Ces différents visages disent beaucoup de la condition et de la place que la société a voulu leur attribuer. Sans revendiquer le terme de féministe, on se rend compte que la plupart des personnages d’Alice Munro tentent tout de même de s’extraire de ce confinement tout en reconnaissant avoir besoin de la présence des hommes. On ne peut pas parler d’histoires d’amour dans ses nouvelles, l’éventail des sentiments qui peuvent lier deux êtres est infiniment plus subtil et pluriel. Et pour la première fois, un personnage de ces nouvelles ne vous sera pas inconnu, la romancière elle-même se livre avec beaucoup de sincérité. Touchante et subtile, une femme talentueuse et exceptionnelle.

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