Chronique Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya

Ce pourrait être un sujet du Bac de philosophie. Dans nos sociétés occidentales, démocratiques, confortables, cette question paraît tellement éloignée de notre quotidien… Pourtant, des millions de personnes à travers le monde doivent se la poser chaque jour, un canon sur la nuque. Parfois, le canon change de main, et c’est à l’autre d’imposer ce choix à la personne qu’il tient en joue.

« Ils disent : Nous avons apprécié votre luth hier soir. C’était reposant. / Je ne réponds pas. / Ils disent : C’est bien que vous puissiez de nouveau jouer de la musique dans ce pays. Sous les Talibans, c’était interdit, mais nous avons changé cela. C’est ça, la liberté. / Je dis : sous les Talibans, ma famille était en vie. Aujourd’hui ils sont tous morts. Qu’est-ce qui est mieux ? La liberté ou la vie ? » « Ils », ce sont des militaires américains envoyés en Afghanistan, en poste dans une base au milieu d’une plaine ceinte de montagnes, près de Kandahar. « Je » est une jeune femme pachtoune habillée d’une burqa, voyageant sur une charrette car privée de ses jambes, venue réclamer le corps de son frère tombé la veille lors d’une attaque contre cette base. Cette apparition et cette demande jettent le trouble parmi les soldats. D’aucuns pensent que c’est une veuve noire prête à déclencher une bombe à tout moment, tandis que d’autres écoutent sa plainte, son courage et admirent son geste. Le roman de Joydeep Roy-Bhattacharya reprend cette multiplicité de points de vue et leur laisse à tous un chapitre pour s’exprimer. La jeune femme, le médecin, le lieutenant, l’adjudant, le capitaine, le jeune traducteur afghan... tous réunis dans un même espace géographique clos, comme sur une scène de théâtre, celle de la tragédie antique, vont prendre la parole tour à tour et raconter. Pourquoi sont-ils là ? Quelles sont leurs motivations, leurs histoires, leurs craintes, leurs peurs, leurs espoirs ? Cette multiplicité de points de vue permet une exhaustivité qui rend plus lisibles et humains les tenants et aboutissants d’un conflit aux origines troubles, aux frontières mouvantes et à l’actualité on ne peut plus présente et violente. Dans ces récits se dessine aussi la multiplicité des combinaisons du rapport à l’autre. Une altérité qui peut être l’objet d’une curiosité, d’une empathie, d’un rejet, d’une volonté de rencontre ou, au contraire, d’anéantissement. Parfois, ces motivations troubles peuvent se juxtaposer en une même personne. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’auteur dresse, en quelques lignes, pour chaque personnage, un portrait saisissant de vérité et sonde son âme avec talent et finesse – ce qui rend encore plus vivant cette représentation de tragédie antique pourtant bien contemporaine. L’Antigone dont il est question dans le titre et qui sous-tend tout le roman, est une femme forte n’obéissant qu’à ses propres lois, celles du sang et de la loyauté contre le côté arbitraire d’un destin qui lui est imposé. Ce roman n’est pourtant d’aucun parti pris, si ce n’est celui de nous montrer que chacun aura toujours des motivations pour contraindre autrui à adopter sa façon de voir, de vivre, au nom d’un idéal personnel ou spirituel, et que le vrai courage est peut-être celui de rompre avec le côté immuable et répétitif du mythe. Ce roman est tout simplement indispensable.

Aurélie Janssens Librairie Page et Plume (Limoges)

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