Dossier Le Monde est mon langage de Alain Mabanckou

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La langue, le langage est l’instrument premier de l’écrivain. Il le choisit avec soin pour créer son œuvre. Parfois, l’outil fait son travail, d’un geste mécanique, sans qu’on y pense. Mais si l’on s’extrait un peu et que l’on y réfléchit, on se rend compte que de choix, il n’y en a parfois pas, et que ce qui semble instinctif peut aussi se faire dans la douleur.

Deux ouvrages parus à la rentrée ont des titres assez semblables. Dans les deux cas, on note la présence de la « langue », du « langage », et de possessifs. Dans le premier, le regard est vaste (« monde »), alors que le second est plus restreint et exclusif (« qu’une », « pas la mienne »). Ces termes sont révélateurs de la démarche des deux ouvrages. Si les deux auteurs prennent pour point de départ de parler des écrivains de langue française, le premier, Alain Mabanckou, étend son champ à ceux dont le français n’est pas la langue d’écriture, mais qui ont un profond amour ou intérêt pour celle-ci. Dans le second cas, Kaoutar Harchi, sociologue de formation, et plus particulièrement de la sociologie de la littérature, s’intéresse à cinq auteurs algériens, questionnant leur parcours et ce qui se joue dans le fait d’écrire en français. Alain Mabanckou est né au Congo, a étudié en France et écrit en français. Il enseigne aux États-Unis et a beaucoup voyagé. De ses rencontres professionnelles, lors de conférences, de résidences d’artistes, de ses amitiés littéraires, il tire un ouvrage bourré d’anecdotes qui permet au lecteur de parcourir le monde, de Paris au Congo, en passant par la Nouvelle-Orléans, la Martinique, l’Égypte, le Canada, Haïti, et bien d’autres endroits encore. Chaque destination est l’occasion pour celui-ci de présenter un ou plusieurs auteurs ayant participé à construire cette histoire des « littératures d’expression française » (terme qu’il préfère à francophone), son cheminement d’écrivain, son goût pour la langue française. Il y a bien sûr des noms connus, tels Le Clézio, Glissant, Laferrière, Labou Tansi. Mais pas seulement, puisqu’on trouve aussi ceux de Suzanne Kala-Lobé, Jacques Rabemananjara ou encore Bessora. Il y parle de la négritude, bien entendu, mais aussi de la place des femmes dans la littérature africaine, ou encore du rapport compliqué qu’on entretient avec une langue qui fut celle du colon. C’est d’ailleurs cet aspect en particulier que questionne Kaoutar Harchi dans son essai. Elle retrace tout d’abord l’histoire des rapports entre la France et l’Algérie, en y incluant les auteurs, leurs positions politiques, avant, pendant et après la colonisation, qu’elle divise en deux groupes. Le premier, formé de Kateb Yacine, Rachid Boudjedra et Assia Djebar, concerne des écrivains qui ont commencé à écrire alors que l’Algérie était encore française, dans une langue qui leur était imposée. Le second, formé de Kamel Daoud et Boualem Sansal, plus tardif, a eu le choix d’écrire en français ou non. Par cet essai, on se rend compte à quel point le choix de sa langue d’écriture peut être politique. Si la démarche et le choix des écrivains diffèrent, le point commun de ces deux essais est d’embrasser la littérature d’expression française dans une vision mondiale et séparée d’un certain ethnocentrisme, de s’ouvrir, de découvrir, de questionner le rapport à la langue, d’ouvrir des portes vers d’autres œuvres. Le point de départ vers un voyage fascinant.

Aurélie Janssens Librairie Page et Plume (Limoges)

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