Entretien Nés de la nuit de Caroline Audibert

Aurélie Janssens Librairie Page et Plume (Limoges)

Après l'essai Des loups et des hommes (Plon et Pocket) où elle explorait la question du vivre ensemble entre les hommes et le monde sauvage dont le loup se révèle le symbole, Caroline Audibert prolonge cette réflexion sous une forme romanesque. Elle donne la parole aux loups dans cette expérience immersive passionnante.

Le rapport entre le loup et les hommes est délicat. Quel a été le parti pris pour parler de cette relation ? Y a-t-il aussi une volonté de montrer à quel point nous sommes si peu dissemblables ?

Caroline Audibert - Hommes et loups ? Des frères ennemis, des prédateurs rivaux. J’ai cherché un autre angle que celui du clivage. Le loup narrateur donne des clés, propose au lecteur une expérience du cycle, des métamorphoses. La prédation fait partie du cycle. Ce livre vise à raviver cette mémoire. La vie d’un loup nous parle sans cesse de notre condition. Venir au monde, apprendre, lutter, défendre sa place, quitter les siens, chercher, errer, trouver son territoire, le défendre, fonder sa meute, lutter, vivre, se prolonger, s’éteindre... Nos meutes humaines sont familiales, amicales, amoureuses, artistiques, sociales, politiques… À l’heure de la refonte de nos valeurs, il fait bon de se tourner vers ces paroles de nuit et surtout d’inventer d’autres récits faits pour traverser les peurs, le doute, la mélancolie, nos propres aveuglements… Je voulais m’inscrire dans cette veine avec ce roman.

 

Vous faites le choix de nous plonger dans la peau de l'animal. Pourquoi ce choix narratif et comment le met-on en place ? Comment s'est effectué ce travail pour nous faire ressentir cette expérience avec le plus de justesse ?

C. A. - Cette « langue fauve » du roman a été le fruit de cette longue expérience d’immersion. Peut-on quitter sa peau, en enfiler une autre, à fourrure de surcroît ? J’ai suivi la démarche de tout romancier, en bon « loup-garou de l’esprit » (pour reprendre les mots de David Garnett, auteur de La Femme changée en renard), ce qui revient à embrasser le point de vue de l’autre. Dans cette première aventure de romancière, je ne voulais pas décrire la vie du loup d’un point de vue extérieur : je me suis mise en quête de cette « langue animale » dont parle Marguerite Duras. J’ai passé beaucoup de temps en montagne, en forêt, en terre de loups. J’ai fait toutes sortes d’expériences pour aiguiser mes sens, donner de l’intensité à mes sensations et pour faire naître des sensations nouvelles. Le plus dur, ça a été le flair. J’ai respiré la terre en toutes saisons, les différentes écorces, les herbes, le vent, les pierres. Pour un loup, l’odeur, c’est un paysage. Pour moi, c’était la nuit ! Alors j’ai tenu un carnet impressionniste consacré aux odeurs. Ça a été toute une aventure sensorielle, sur des années, avant qu’elle ne prenne corps dans les mots. Et quand je me suis mise à écrire, il s’est passé quelque chose de très singulier. J’ai écrit dans un état hypnotique, avec cette sensation d’écrire sous la dictée. Mon seul devoir, c’était de m’ensauvager suffisamment pour me mettre au service de cette force-là. Quand le livre a été là, je me suis sentie vidée, pantelante et orpheline. Les mails s’étaient accumulés, j’avais manqué des rendez-vous, mais j’avais vécu une merveilleuse « absence » au monde.

 

Cet aspect immersif permet de mieux comprendre le lien qui unit l'animal et son environnement. Était-ce une manière de rappeler au lecteur cette connexion, ce fameux sens perdu ? Vous préférez d'ailleurs employer le terme « sauvage » à celui de Nature. Qu'évoque pour vous cet adjectif ?

 

C. A. - Je crois que notre époque a besoin de récits qui nous décentrent pour mieux nous recentrer ! Rien de tel que le point de vue d’un animal pour cela. Nos vies urbaines nous coupent parfois de notre dimension sauvage, mais nous pouvons la retrouver à tout moment, elle fait partie de nous. Vivifier nos sens engourdis par le confort, le virtuel, la vitesse ou l’habitude de disposer des choses, cela me paraît essentiel. Le sauvage n’existe peut-être plus. Nous allons partout, faisons main basse sur les espèces et chaque parcelle de la Terre est impactée par notre monde industriel. Je tiens malgré tout au terme « sauvage » : gardons à l’esprit que « nous, les êtres sauvages, sommes les inlassables créateurs du monde », comme le rappelle le loup-narrateur de Nés de la nuit. Pour moi, le terme « nature » fait davantage référence au divorce savamment orchestré entre les hommes et leur environnement. Même si au fond, j’adore ce mot ! La phusis, que les Romains ont traduit par natura, c’est la puissance d’engendrement. Quoi de plus beau ?! C’est la part féminine du monde ! Cela mérite une prochaine aventure littéraire.

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