Chronique Le Pays des autres de Leïla Slimani

Premier volet d'une trilogie, le nouveau roman de Leïla Slimani mêle l'histoire contemporaine du Maroc à celle de sa famille, à travers le personnage intense de Mathilde, une jeune Alsacienne débarquée dans « le pays des autres ». Une épopée familiale sensorielle et éclatante sur fond de décolonisation.

 

Nourrie des écrits de Karen Blixen et d’Alexandra David-Néel, Mathilde rêve d’une vie romanesque et aventureuse lorsqu’elle tombe amoureuse d’Amine, officier spahi de l’armée française en 1944. Après la Libération, le couple marié retourne au Maroc, dans les environs de Meknès, où Amine prend possession du domaine familial, des hectares de terres râpées couvertes de rocailles, affublés d’une bâtisse sommaire. Dans ce paysage aux allures de Far West, les illusions enfantines de la jeune femme se brisent dans l’âpreté de la vie domestique et l’étrangeté d’un pays aux traditions incompréhensibles. Dans une existence muette où l’on n’exprime pas ses sentiments et ses chagrins. Où l’arbitraire et les interdictions font loi. Tandis que la fièvre nationaliste éclot et que gonfle une haine croissante pour les colons, Mathilde et Amine œuvrent sans relâche, année après année, main dans la main, parfois dos à dos, afin de faire vivre leur famille. Considérés déloyaux par leurs communautés respectives, ils devront aussi composer avec les jugements sur leur couple et sur leurs deux enfants au sang-mêlé, symbolisés dans le roman par le « citrange », mi-citronnier mi-oranger qu’Amine fait pousser. C’est à travers l’intimité de cette maisonnée et la description de la vie quotidienne sous protectorat français que l’écrivain franco-marocain fait revivre à hauteur d’homme les fracas d’une époque et sa complexité. Le choc des cultures et les mécanismes de domination présents dans la société sont au cœur des foyers. Car, à l’image de ses livres précédents, Leïla Slimani célèbre les femmes, leurs désirs et leurs empêchements. À travers les portraits nuancés de Mouilala, la mère d’Amine, de Selma, la jeune belle-sœur rebelle, et de la petite Aicha, elle brosse un portrait saisissant de la condition féminine entravée par des mœurs ancestrales. Il y a évidemment Mathilde, l’étrangère, tiraillée entre deux cultures, femme insouciante au pays des hommes, qui se révèle à elle-même et découvre progressivement la beauté des choses et des gens. Flamboyante fresque au romanesque contenu et virtuose, Le Pays des autres est un roman plein de souffle et de liberté, de douceur et d’humanité, à l’écriture ample engorgée de sensations, qui dit les renoncements courageux et la quête inépuisable de liberté. Quatre ans après l’acéré Chanson douce (Gallimard, 2016) couronné par le Prix Goncourt, Leïla Slimani déploie de nouveaux trésors de conteuse dans cette trilogie annoncée.

 

Sarah Gastel Librairie Terre des livres (Lyon)

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@