Chronique Bad Girl de Nancy Huston

Après un essai frondeur (Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud) et un roman à l’écriture cinématographique (Danse noire, Actes Sud), Nancy Huston revient avec le récit plus intime de son enfance, marquée par le départ de sa mère quand elle était âgée de 6 ans. Une désertion qui innervera pour toujours son imaginaire et ses lignes de faille.

Consciente des écueils du discours sur soi, Nancy Huston met en place dans Bad Girl – Classes de littérature un mode de narration original, surprenant au premier abord mais diablement séduisant : l’« autobiographe intra-utérine ». L’auteure raconte l’histoire de sa vie à la lumière de l’abandon de sa mère, en apostrophant et interrogeant, sur le mode vocatif, le fœtus non désiré qu’elle fut, dénommé Dorrit : « La deuxième personne sera toujours celle que tu préfères, car il n’y a pas assez de place dans le monde pour le je […], c’est pourquoi, livre après livre, tu diras you, you, you et tu, tu, tu ». Marquée par des déménagements successifs, la solitude de longues journées silencieuses et l’absence de sa mère, merveilleuse mais évanescente, partie poursuivre des études au loin, Dorrit va faire « de son mieux pour être Ailleurs ». Pour cette petite fille qui se dit mauvaise et ratée, taraudée par de multiples questions sans réponses, investir le domaine des mots et des sons est une question de survie. Dès lors, Dorrit lira matin et soir. Bercée dans un bruissement de voix ininterrompu elle transformera sa vie de tous les jours en roman. Elle s’inventera aussi une amie imaginaire, sautera une classe, excellera au piano, grandira, écoutera Nat King Cole puis les Stones et jouera les mignonnes pour se faire remarquer, sans jamais cesser de correspondre avec sa mère. Sur les sables mouvants de l’enfance, ces changements, expériences et histoires seront autant de « classes de littérature ». De la même façon, l’auteure, consciente que « nous poussons sur un arbre généalogique » et que notre sensibilité, langue et manière de penser sont en partie modelés par les êtres qui nous entourent enfant, va convoquer sa descendance pour mieux se dire. Entre un arrière-grand-père « complètement barjo », une grand-mère féministe avant l’heure qui quitte sa famille pour travailler au loin, un grand-père pasteur, une tante missionnaire, un père aimant mais malade et débordé et une belle-mère allemande, il y a de quoi chercher sa place ! C’est précisément cet héritage que l’auteure explore, cherchant des analogies, se voyant soi-même à travers les yeux des autres, pour comprendre ce qu’elle est. À travers la trajectoire de la jeune Dorrit s’inscrit ainsi, en creux, les thèmes fondateurs de l’œuvre de Nancy Huston, comme l’avortement, la maternité, la féminité et le diktat de la beauté, l’exil, la crainte de l’immobilisme, la transmission, le mensonge et la musique guérisseuse… Autant de sujets que l’auteure réinterroge avec des références littéraires (Annie Ernaux, Gary, Weil, Beckett), artistiques (Camille Claudel, Anne Truitt) et ses propres écrits. Plongée dans l’intériorité, Bad Girl – Classes de littérature est un récit dense et passionnant, à l’écriture puissante, qui nous éclaire sur le parcours littéraire de Nancy Huston. Il s’agit aussi d’un récit généreux, humain et engagé, d’une femme qui, enfant, ne se trouva pas dans les yeux de sa mère.

Sarah Gastel Librairie Terre des Livres (Lyon)

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