Chronique La Fabrique des garçons de Anne-Marie Sohn, Bernadette Caille

Retournant la très célèbre phrase de Simone de Beauvoir, l’historienne Anne-Marie Sohn étudie la façon dont se construit l’identité masculine à travers l’éducation des garçons, de 1820 à nos jours. Une exploration passionnante à l’iconographie fascinante, à l’heure des débats sur le genre.

Apparue dans les années 1960 aux États-Unis, les « gender studies », champ d’études né des rapports hommes/femmes, analysent la manière dont la société, par ses constructions psychologiques, sociologiques et économiques, façonne le rôle de l’homme et de la femme. S’inscrivant dans ce mouvement, Anne-Marie Sohn montre comment on devient homme, en mettant au jour l’évolution des mécanismes à l’œuvre dans la fabrique de la masculinité. Et quelle meilleure fabrique que l’éducation ? Devenir homme est un long chemin, jalonné d’étapes symboliques et d’épreuves physiques, professionnelles, militaires et sexuelles, qui évoluent selon les contextes historiques. Du port de la moustache dans la première moitié du xixe siècle, élément indispensable de la panoplie virile, au service militaire obligatoire jusqu’en 1997, de la masculinité offensive à l’érosion des frontières du masculin et du féminin, La Fabrique des garçons questionne chronologiquement, en trois parties, les avancées vers une égalité homme/femme. S’appuyant sur un corpus foisonnant d’images, de photographies, de publicités, de dessins de presse et de lettres, l’auteure montre ainsi qu’au xixe siècle, la fabrique des garçons a longtemps été une affaire d’hommes. Instituteurs, curés et pères se relaient, chacun dans leur domaine, pour faire de l’enfant un homme. Nouveau lieu de sociabilisation entre pairs, l’école primaire assure la transmission des codes masculins, qui se caractérisent par une expression agressive et ostensible. Mais, dès la Belle Époque, qui consacre l’avènement de la IIIe République, l’école devient un pilier qui entend former de futurs citoyens responsables, instruits et dévoués à la patrie. Une masculinité maîtrisée est dès lors valorisée. De plus, l’émancipation progressive des filles implique que les garçons ne se construisent plus seulement entre eux, mais aussi contre les femmes. La conscription et le droit de vote charpentent toutefois toujours solidement l’identité masculine. C’est avec Les Trente Glorieuses, inextricablement liées à la consommation de masse, l’allongement de la scolarité et la généralisation de la mixité, que la masculinité voit ses repères ébranlés, sous le regard des filles qui investissent de plus en plus les mêmes champs d’action (études supérieures, travail…). Et Anne-Marie Sohn de conclure en donnant une grille de lecture actuelle : « Le retour d’attitudes ’virilistes’ dans la jeunesse la plus déshéritée donne même à penser que la réapparition de la socialisation entre pairs ainsi que la crise des institutions pacificatrices et intégratrices, tels l’école et le travail, peuvent entraîner le recul de la masculinité civilisée à laquelle ont travaillé cinq générations ». Pendant indispensable à La Fabrique des filles (Textuel, 2014), La Fabrique des garçons est un livre captivant et stimulant pour comprendre l’histoire du genre à travers les évolutions socioculturelles présidant aux constructions sociales.

Sarah Gastel Librairie Terre des Livres (Lyon)

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