Chronique La Femme aux cheveux roux de Orhan Pamuk

  • Orhan Pamuk
  • Traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy
  • Coll. «Du monde entier»
  • Gallimard
  • 14/03/2019
  • 298 p., 21 €

Qu’est-ce qui fait que le nouveau livre du prix Nobel de littérature nous étreint tant le cœur ? Peut-être ce sentiment diffus de l’étrangeté de l’existence qui innerve ses pages et qui résonne en chacun de nous. Orhan Pamuk est plus puissant que jamais dans ce roman sur la filiation, digne d’une tragédie grecque.

Istanbul, années 1980. Le jeune Cem vit avec sa mère dans le quartier stambouliote de Besiktas. Le père, pharmacien et communiste, n’est jamais revenu au domicile, un soir d’automne, emportant avec lui son odeur de savon et de médicaments. Pour gagner un peu d’argent avant son entrée à l’université, le jeune homme devient, le temps d’un été, apprenti auprès d’un maître puisatier. Des journées entières, sous une chaleur accablante, les deux hommes manœuvrent treuil, pioches et pelles pour forer dans les tréfonds de la terre à la recherche d’eau. La rudesse de la tâche est adoucie par les innombrables histoires que lui raconte le bienveillant Maître Mahmut, sous le ciel étoilé, « comme s’il les avait lui-même vécues », et les escapades au village voisin pour aller siroter un raki. C’est l’été des découvertes pour Cem qui, au détour d’une rue, tombe éperdument amoureux d’une comédienne aux cheveux roux. Mais cette parenthèse enchantée se brise à la suite d’un accident sur le chantier. Cem prend la fuite. Les années passant, rongé par la souffrance et la culpabilité, il n’aura de cesse de tenter d’oublier ce qui s’est passé, tout en ressentant l’envie irrépressible de retourner sur le lieu de ce double apprentissage. Son métier d’ingénieur géologue lui rappelle aussi son ancien maître et sa faute de jeunesse. Comment vivre entre passé, présent et futur, avec cette chose étrange en soi qu’est l’énigme de la vie, sans figure paternelle ? Dans ce roman de formation aux tonalités dostoïevskiennes, dans lequel les personnages sont épris d’histoires et de légendes, Orhan Pamuk sonde les relations père/fils, la transmission et l’identité. Pour ce faire, il convoque la force de mythes anciens, dont celui d’Œdipe, pour interroger le destin et la place de la liberté. Au fil des pages, le télescopage entre cette fable contemporaine et ces récits ancestraux invite à penser la valeur et le poids des traditions dans une société en pleine évolution, qui se métamorphose à bride abattue. « Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia… Personne ne peut survivre sans père ici », écrit l’auteur non sans ironie. Avec ce beau roman qui explore aussi bien les tréfonds de la terre que ceux de l’être humain, l’écrivain turc poursuit ainsi la biographie de son pays, dont l’Histoire est en train de s’écrire, et épingle ses dérives autoritaires. Un conte initiatique inoubliable où esprit et tendresse font merveille.

Sarah Gastel Librairie Terre des livres (Lyon)

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