Entretien Entretien avec Marc Alexandre Oho Bambe

Par Sarah Gastel, Librairie Terre des livres (Lyon)

Deuxième roman du poète et slameur Marc Alexandre Oho Bambe, Les Lumières d’Oujda est un prodigieux roman-poème des traversées et de l’amour grand, entre l’Afrique et l’Europe, qui rappelle que nous ne pouvons pas vivre en dehors du monde. Un texte aux sons joueurs, dont sourd une émotion précieuse.

Votre roman Les Lumières d’Oujda accueille la voix des fugees. Qui sont-ils et quand avez-vous entrepris de raconter leurs histoires singulières ?

Marc Alexandre Oho Bambe - Les fugees sont des êtres de plein vent qui tentent le tout pour le tout, le tout pour le monde, le tout pour la vie. Ce sont des jeunes gens qui marchent sur la terre en quête d’eux-mêmes, de leur bonheur bleu, de vie meilleure, d’un peu d’humanité. Grâce à des ateliers d’écriture où il fallait réapprendre à prendre la parole pour se dire au monde et pour dire au monde qui on était, j’en ai accompagné quelques-uns, qui m’accompagnent aussi d’ailleurs – c’est la leçon du donner-recevoir dont parle Senghor. Ce sont de jeunes gens qui me bouleversent et qui me ramènent aussi à celui que j’étais quand je suis parti de chez moi.

 

Vous questionnez l’utilisation du mot « migrant » et son caractère déshumanisant. Vous convoquez également à plusieurs reprises la figure d’Ulysse. Ne s’agit-il pas d’une vision romantisée de l’exil ?

M. A. O. B. - Je ne crois pas avoir une vision romantisée de l’exil. J’en ai une expérience vécue par mon parcours de vie. Je vis enraciné dans mon errance et j’aborde le mot « migrant » parce qu’il installe une distance. Il y a « eux » et il y a « nous », ce qui est complètement faux parce que les événements récents nous disent bien, en creux et en plein, que du jour au lendemain, on peut être amené à tout abandonner, à chercher refuge ailleurs à cause de la catastrophe. Et donc par ce fait devenir nous-même l’étranger d’un autre. Pour ces raisons-là, j’ai toujours eu beaucoup de mal avec le mot « migrant » qui ne dit pas la complexité de ce que notre humanité revêt comme vêtement pour chacune et chacun d’entre nous.

 

Ce récit parle d’exil et de désir universel de mobilité. Qu’est-ce qui se joue intimement dès lors que la géopolitique empêche la circulation des hommes ?

M. A. O. B. - Ce qui se joue intimement et collectivement aussi lorsque la géopolitique empêche la circulation des êtres, c’est la crispation des identités qui peuvent devenir meurtrières. Lorsqu’on ferme les frontières ou les portes, on se refuse à soi-même la possibilité de changer en échangeant avec l’autre. Je trouve cela profondément triste et dangereux. Et cette question centrale de qui avons-nous envie d’être et comment avons-nous envie d’être au monde est essentielle à mon sens dans le devenir du monde.

 

Dans votre roman-poème, tous vos personnages lisent, chantent ou slament de la poésie. Vous slamez également vos textes. Qu’est-ce que la poésie libère dans la parole et dans la relation à l’autre ? Et comment la rendre contagieuse ?

M. A. O. B. - La poésie libère les sens, elle donne accès immédiat à l’intime universel en chacune et en chacun, en toutes et en tous. Elle vient nous rappeler en frappant à la porte du cœur que nous sommes les mêmes, que nous pleurons et que nous sourions dans la même langue. Et comment rendre la poésie contagieuse, j’ai envie de dire en la vivant, en la disant avec ferveur, en la partageant, en la vibrant, en la portant partout où on peut la porter à voix haute et en la réinscrivant, sans rime ni raison parfois, au cœur du cœur de nos quotidiens.

 

Vos personnages féminins sont admirables de détermination et d’indépendance. J’ai une affection toute particulière pour Sita, qui est-elle ?

M. A. O. B. - Sita est la grand-mère veilleuse du narrateur, c’est une femme potomitan, c’est la phenomenal woman de Maya Angelou, c’est un phare dans la nuit du monde, c’est un repère essentiel dans la vie de mon narrateur, c’est celle sans qui la terre ne serait pas la terre. Sita est aussi un personnage hommage à ma grand-mère qui était une femme puissante, indépendante, poétesse à son insu. À l’ombre du manguier de sa maison à Douala au Cameroun, où je suis né et où j’ai grandi, elle m’a offert enfant des phrases étincelles comme celle-ci : « il y a des choses qu’on ne peut voir qu’avec des yeux qui ont pleuré ». Sita, c’est cette femme-là, un trésor de tendresse, de sagesse, d’humilité, et puis un être de transmission.

 

Après quelques années en Italie, un jeune homme est rapatrié au Cameroun, son pays natal. En quête de sens, il s’engage auprès d’une association qui sensibilise les jeunes aux risques de l’immigration clandestine afin d’éviter « les départs vers les cimetières de sable et d’eau ». Lors d’un colloque au Maroc, il rencontre le père Antoine, qui a transformé son église en centre d’accueil, et Imane, jeune femme idéaliste et affranchie. Les Lumières d’Oujda est un fabuleux roman choral qui entremêle des voix et des visages, d’hommes et de femmes qui se confrontent à la violence du monde. Un texte hospitalier qui résonne des mots d’espérance d’une jeunesse en quête d'un Eldorado. Roman initiatique, c’est aussi le récit d’une conquête de soi, mêlant intime et politique, qui chante nos possibles et sonde nos humanités enfouies. Un magnifique roman sémaphore qui rappelle que chaque être humain est responsable de l’avenir de ses rêves.

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