Chronique Tous nos noms de Dinaw Mengestu

  • Dinaw Mengestu
  • Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michèle Albaret-Maatsch
  • Coll. «Coll. « Terres d’Amérique »»
  • Albin Michel
  • 19/08/2015
  • 336 p., 21.50 €

De l’Amérique des droits civiques, meurtrie pas la guerre du Vietnam, à l’Ouganda post-colonial des années 1970, trois électrons libres en quête de liberté, se débattent avec leur identité. Un roman ambitieux et singulier, grave et mélancolique, qui dit la « solitude propre à ceux qui n’ont jamais rien eu en propre ».

« À ma naissance, j’avais treize noms. Chacun me venait d’une génération différente, depuis celle de mon père jusqu’à notre ancêtre le plus lointain. J’ ai été le premier au village à en avoir autant, signe d’un lignage qui auréolait les miens d’un grand prestige.[...] En arrivant à Kampala, je n’étais plus personne ; c’est exactement ce que je voulais » explique Isaac, l’un des deux narrateurs du roman. Fils de paysan, se sentant prisonnier de sa famille et de sa tribu, le jeune homme, dopé par les promesses « d’un rêve socialiste panafricain » et aspirant à de meilleurs lendemains, rejoint la capitale ougandaise en plein développement. Il rencontre sur le campus universitaire Malcom, Lumumba ou Marley, son ami le plus cher, avec qui il vit les prémices de la fièvre révolutionnaire. C’est que la colère gronde à cette époque. De manifestations estudiantines aux premières brutalités policières, des premiers check-points quadrillant les rues aux discours révolus, le pays s’embrase avec la montée d’un régime autoritaire. Isaac en sera le témoin privilégié avant de s’enfuir pour les États-Unis. Il débarque dans une petite ville rurale du Midwest, où Helen le prend immédiatement sous son aile. Assistante sociale censée mettre de l’ordre dans la vie d’inconnus, la jeune femme tombe sous le charme de ce jeune homme à l’accent semblable aux personnages de Dickens et entame une relation amoureuse. Dans cette bourgade « qui continuait à regarder d’un œil critique le mélange des races », Helen devra affronter le racisme ambiant et les regards noirs, mais aussi ses propres préjugés qui voleront en éclats. Surtout, elle devra composer avec le passé mystérieux d’Isaac et ses doutes sur ce qu’il prétend être : « Comparé à d’autres, Isaac était presque immatériel : sans être un fantôme, il avait tout d’un homme dont seuls les contours auraient été ébauchés, un homme que je m’efforçais désespérément de remplir » constate-t-elle. Comme dans ses deux premiers romans, Les Belles choses que porte le ciel et Ce qu’on peut lire dans l’air (le Livre de Poche), l’écrivain américain d’origine éthiopienne interroge la question de la race et du déracinement en mettant en scène des Africains émigrés aux États-Unis. Mais c’est avant tout un humaniste généreux qui écrit l’irréductible solitude de l’homme en quête effrénée de lien avec son prochain. Dinaw Mengestu console. Et Tous nos noms est un magnifique roman d’apprentissage, juste et sensible. À travers ses personnages à la recherche de soi et qui vibrent d’espoirs en imaginant de nouveaux commencements, il dit le sentiment de perte que nous expérimentons tous au cours de notre existence et montre que nous sommes sans cesse des êtres en devenir. En refermant le livre, il me semble pouvoir dire, à l’instar d’Helen sur la vie, avoir « la certitude que même si je ne vois pas encore comment combler tous ces vides ; je suis finalement sur une piste ».

Sarah Gastel Librairie Terre des Livres (Lyon)

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