Dossier Histoire des émotions, t.2 de Collectif

  • Collectif
  • Coll. «Coll. « L’Univers historique »»
  • Seuil
  • 03/10/2016
  • 470 p., 39.90 €

Comment les émotions s’expriment ou se cachent au fil du temps ? Peur, colère, joie, tristesse, ont-elles dominé certains moments de l’Histoire ? La réponse dans cette somme captivante et précieuse, à l’heure de l’uniformisation des émotions avec les selfies et les émoticônes, qui bannissent toute intériorité.

Les émotions ont une histoire et elles ne sont pas le seul champ d’étude des philosophes ou des psychologues. L’idée n’est pas nouvelle. Dès les années 1930, Lucien Febvre formule la nécessité d’« une histoire des sentiments ». « Nous n’avons pas d’histoire de l’Amour […]. Nous n’avons pas d’histoire de la Mort. Nous n’avons pas d’histoire de la Pitié, ni non plus de la Cruauté » écrit-il, en expliquant que tant qu’elles seront inexistantes, « il n’y aura pas d’histoire possible ». Oubli réparé ! Les historiens se sont depuis emparés de cet objet historique trop peu interrogé, dont Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, qui, après Histoire du corps et Histoire de la virilité (Points), mettent au jour la construction de l’espace psychique en Occident dans Histoire des émotions, constitué de deux volumes (un troisième est à paraître en 2017). À rebours de l’approche physiologique de Darwin, qui présentait les émotions comme « héréditaires ou innées », cette étude s’attache à démontrer que « l’émotion, dans ses variétés historiques, ses nuances, ses déclinaisons, reflète d’abord une culture et un temps. Elle répond à un contexte, épouse un profil de sensibilité, traduit une manière de vivre et d’exister, elle-même dépendante d’un milieu précis, singulier, orientant l’affect et ses intensités ». C’est passionnant. On découvre ainsi que les héros homériques – Achille et Ulysse en tête – versent des larmes abondantes en public, grignotant en rien leur image héroïque. Chez les Grecs, la colère fait partie de la panoplie de l’homme de pouvoir. Et à Rome, la recherche des émotions est au cœur de l’art de l’éloquence. Retournement de situation. Le Moyen Âge, aux passions incontrôlées dans l’imaginaire collectif, se nourrit en réalité de « communautés émotionnelles » raisonnées. C’est aussi la période de la christianisation des émotions. Avec l’âge moderne apparaît l’idéal de « l’homme de cour », à travers la multiplication de traités de civilité, à l’image de l’ouvrage de Castiglione Le Livre du courtisan (GF, Flammarion). L’individu ne doit rien laisser paraître de ses affects en société, alors que les joies de l’amitié, érigées en culte, excluent les femmes. La notion d’ « âme sensible » pointe le bout de son nez dès le milieu du XVIIIe siècle, tandis que l’émerveillement et le « frisson inconnu » émergent face aux beautés de la nature. Suivront les émotions politiques paroxystiques de la Révolution française, qui « exaltent, galvanisent, mais aussi qui épuisent ». Période riche de l’histoire des émotions, le xixe siècle est saturé par les effusions et les soupirs en littérature. Les arts du spectacle exacerbent les sentiments. À la lecture de cet essai passionnant, à la fois chronologique et thématique, qui réunit les meilleurs spécialistes de l’histoire des émotions, on passe de l’étonnement à l’enthousiasme, tellement le propos est riche et l’iconographie abondante. La suite au prochain tome avec l’avènement de la psychologie.

Sarah Gastel Librairie Terre des Livres (Lyon)

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