Entretien Rouge de Michel Pastoureau

L’historien et anthropologue Michel Pastoureau poursuit son histoire sociale et culturelle des couleurs dans les sociétés occidentales, du Paléolithique jusqu’à nos jours, avec « la couleur la plus forte, la plus remarquable, la plus riche d’horizons poétiques, oniriques ou symboliques : le rouge. »

Se fâcher tout rouge, voir rouge, être dans le rouge, tirer à boulets rouges, la langue française n’est pas avare de l’orgueilleuse couleur pour enrichir son vocabulaire. C’est que les couleurs ne sont pas insignifiantes. Au contraire, elles ont des histoires passionnantes qui racontent l’évolution des mentalités. Comme l’explique l’auteur, c’est la société qui fait la couleur, et la fortune du rouge varie selon les époques. Pigment naturel donnant vie aux aurochs de la grotte Chauvet et icône des artistes, le rouge, adulé par les Grecs et les Romains, va s’imposer pendant de nombreux siècles. Ambivalent, renvoyant au feu et au sang, c’est la couleur du pouvoir, du faste et du luxe, du spectacle, mais aussi de la sensualité et de l’amour. Après des études sur le bleu, le noir et le vert, Michel Pastoureau, dans ce beau livre accessible et érudit, nous enseigne que, plus qu’un pigment, toute couleur est d’abord une idée. Une lecture exaltante !

 

Page — Le rouge est une couleur à part, qui en impose à toutes les autres. Elle serait l’évidence de la couleur. « Parler de “couleur rouge” est presque un pléonasme », écrivez-vous. Pouvez-vous nous préciser votre pensée ?
Michel Pastoureau — Le rouge est la première couleur que l’homme a maîtrisée, aussi bien en peinture (dès le Paléolithique) qu’en teinture (au Néolithique). C’est pourquoi, de très bonne heure, une certaine synonymie conceptuelle s’est établie entre « rouge » et « coloré », voire entre « rouge » et « beau », comme l’attestent encore aujourd’hui certaines langues (le russe par exemple). C’est également dans la gamme des rouges que l’être humain a le plus tôt diversifié la gamme des nuances disponibles. Par là même, le rouge a de bonne heure occupé un champ chromatique plus large que n’importe quelle autre couleur. Il est, à tous points de vue et en tous domaines, la première des couleurs. Au reste, quand on demande aujourd’hui à un jeune enfant de nommer les couleurs qu’il connaît, il commence toujours par le rouge.

P. — Admiré dans l’Antiquité, le rouge va s’imposer pendant plusieurs siècles, avant de subir une lente dévalorisation. Pourquoi ce revirement ?
M. P. — Cela commence au Moyen Âge central (XIIe-XIIIe siècles), lorsque le bleu, discret jusque-là, connaît une importante promotion et se met à faire concurrence au rouge. Ce sont désormais les deux couleurs jugées les plus belles, celles par lesquelles commencent tous les manuels et traités destinés aux peintres et aux teinturiers. Le bleu y occupe une place aussi importante que le rouge, ce qui était impensable auparavant. Cela continue surtout au XVIe siècle, lorsque la Réforme protestante part en guerre contre les couleurs jugées trop vives, trop riches, indécentes ou immorales. Le rouge, couleur qui se voit plus que toutes les autres, en est la première victime. Pour les grands réformateurs, un bon chrétien, un honnête citoyen, ne doit pas s’habiller de rouge, surtout si c’est un homme. Ça n’a l’air de rien, mais cela a des conséquences de très longue durée. D’une part parce que la Contre-Réforme catholique, sur ce plan, reprend une partie des valeurs protestantes ; de l’autre, parce qu’à la fin du XVIe siècle et au début du XXe siècle, lorsque commencent à se diffuser des objets et des vêtements de consommation de masse, tous les capitaux de la grande industrie, tant en Europe qu’en Amérique, sont aux mains de protestants. Cette diffusion de masse véhicule donc des systèmes de valeurs protestants : priorité aux couleurs décentes (noir, blanc, gris, brun et bleu), rejet des couleurs trop vives (rouge, jaune et même vert).

P. — Nous venons d’aborder les dimensions et représentations du rouge dans le passé. Qu’en est-il aujourd’hui dans la vie quotidienne ?
M. P. — Aujourd’hui, en 2016, en Occident, une large partie de la population vit encore sur cette distinction, pour le vêtement et la vie quotidienne, entre couleurs décentes et couleurs jugées trop voyantes, vulgaires, voire indécentes. Contrairement à ce que l’on croit, l’immense majorité des hommes et des femmes cherche, non pas à se mettre en valeur en portant des vêtements qui se remarquent, mais au contraire à ne pas se faire remarquer, à être « comme tout le monde ». Donc peu de rouge. De fait, dans le spectacle de nos rues, il y a peu de rouge. Celui-ci n’est pas absent mais il est devenu discret. On le voit surtout dans la signalisation où il avertit d’un danger ou souligne une interdiction. De même, dans nos appartements, le rouge occupe une faible place : juste quelques accents ici ou là, notamment dans la cuisine et la chambre d’enfant.

P. — Couleur de la joie et des réjouissances, le rouge, c’est aussi le Père Noël…
M. P. — Oui, et Coca Cola, contrairement à une légende tenace, n’est pour rien dans le rouge du Père Noël. Celui-ci est l’héritier de saint Nicolas, immense saint qui, le 6 décembre, apportait dans toute l’Europe des cadeaux aux enfants. Il était vêtu de rouge parce qu’il était un prélat de haut rang (selon la légende, il était évêque). Le Père Noël a gardé sa couleur, celle de la joie, de la fête, du plaisir et de l’enfance. Le rouge se met en scène les jours de fête, pas les jours ordinaires.

P. — Dans Mon nom est Rouge (Folio), Orhan Pamuk explique, dans un bel extrait, le rouge à qui ignore la vue du rouge : « Au toucher, du bout des doigts, c’est entre le cuivre et le fer ; pris dans la paume, il brûlerait ; dans la bouche, il la remplirait d’un goût de viande sèche et salée ; au nez, il sent comme un cheval, et rappelle la camomille, parmi les fleurs, bien plus que la rose ». Des études récentes expliquent qu’un non-voyant de naissance a la même culture des couleurs qu’un voyant à l’âge adulte. Il ne serait donc pas indispensable de voir les couleurs pour se les représenter ?
M. P. — Non, en effet. À preuve, quand je parle à la radio des couleurs, je ne montre rien et les auditeurs ne sont nullement gênés. Avant d’être des lumières ou des matières, avant d’être des perceptions ou des sensations, les couleurs sont des mots. Et avant d’être des mots, ce sont des catégories abstraites, des concepts, des idées. C’est pourquoi les définir est un exercice difficile.

Sarah GASTEL (Terre des livres - 69007 Lyon)

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