Littérature française

Polina Panassenko

À voix haute

✒ Linda Pommereul

(Librairie Le Failler, Rennes)

En croisant les chronologies et les destinées, Polina Panassenko apporte un éclairage sur la construction complexe des identités, entre devoir de mémoire et quête de vérité. Que forgeons-nous au quotidien avec ce que nos aïeuls nous ont transmis, explicitement ou implicitement ?

Pourriez-vous, en quelques mots, nous présenter votre roman ?

Polina Panassenko À voix haute est un roman qui traverse trois décennies, du début des années 2000 jusqu’à nos jours. La narratrice est une collégienne qui vit en France et qui a quitté la Russie quand elle était enfant. Elle rêve de devenir actrice. On la retrouve à Moscou en 2010, pour ses 20 ans, où elle décide de passer le concours de l’école du théâtre national. Elle va aussi retrouver son grand-père, ses amis d’enfance, l’appartement où elle a vécu puis elle va commencer à se poser des questions sur des détails qui lui semblent étranges. Par exemple, pourquoi ne peut-on pas parler à côté de la porte d’entrée ? Pourquoi des mots ne peuvent-ils pas être prononcés à voix haute ? Elle va commencer à poser des questions à son grand-père, auxquelles il va répondre très peu ou pas du tout. Pour trouver des réponses, elle va devoir apprendre à écouter les silences et les décrypter, puis s’engager dans un voyage qui l’emmènera à l’autre bout du pays, à la Kolyma, où se trouvait la plus grande partie du Goulag.

 

Pourquoi avoir choisi d’ancrer le récit au sein de l’école du théâtre national de Moscou ?

P. P. Le théâtre est un lieu important dans ce roman parce que c’est une sorte de miroir du pays, une sorte de micro Russie, avec une organisation sur laquelle règne un maître à la fois craint et adoré. Toutes les règles y sont tacites et mouvantes : il faut tâter le terrain pour deviner le fonctionnement de l’établissement car tout est très hiérarchisé. Et les élèves n’arrivent pas à faire corps pour changer quoi que ce soit.

 

Arrivée à Moscou, la narratrice loge chez son grand-père. Il se réfugie dans le silence quand elle lui pose des questions sur son histoire familiale mais il lui donne des objets, des indices qui ouvriront son enquête sur un arrière-arrière-grand-père déporté au goulag. Pouvez-vous nous raconter ces deux hommes ?

P. P. Je pense que c’est un roman qui porte plus sur ceux qui restent et l’héritage de la mémoire que sur l’histoire de la personne disparue. C’est un roman dont la source est un travail de recherche dans les archives soviétiques que j’ai mené sur une dizaine d’années pour trouver la trace d’un membre de ma famille. Cette recherche a été à la fois source de fiction et de questionnements qui portaient sur l’héritage de la mémoire. A-t-on le droit de savoir ce que notre famille ne veut pas ou ne peut pas nous dire ? L’héritage matériel, le droit le régule. En revanche, l’héritage narratif n’est pas régulé par le droit et pourtant, c’est quelque chose qui nous affecte dès notre naissance. C’est ce qui m’intéressait dans ce roman, le droit d’accéder à cet héritage historique. Pour avoir accès à son histoire familiale, la narratrice doit apprendre à lire les silences du grand-père, les examiner car tous ses silences ne sont pas identiques. Elle doit apprendre à les écouter pour y découvrir des indices.

 

Le silence, les non-dits relaient cette histoire collective. La peur coule à travers les mots et empêche que le silence soit rompu. L’incompréhension permanente, l’impression de ne pas parler la même langue sert-elle ce travail sur la mémoire ?

P. P. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de montrer combien la peur est une sorte de nappe phréatique : elle coule en souterrain de langue en langue et fait slalomer la langue entre les mots. Cette peur se transmet de génération en génération, elle modèle la façon de parler et les mots que l’on emploie, mais surtout ceux que l’on n’emploie pas. J’avais envie de faire une cartographie des silences créés par une peur invisible mais pourtant bien présente physiquement. Je la sens, je l’ai reçue en héritage. Tchekhov disait qu’il essayait de sortir goutte à goutte de l’esclave qui était en lui. C’est un peu le même travail d’ausculter quelle partie de son corps est réduite au silence par la peur et de remettre de la parole là où c’était interdit.

 

 

À voix haute de Polina Pannasenko met en scène une jeune femme qui, après avoir grandi en France, veut retourner en Russie auprès de son grand-père pour intégrer l’école du théâtre national et réaliser son rêve de devenir actrice. De retour au pays, alors que la réélection de Vladimir Poutine déclenche des manifestations d’une grande ampleur, signes d’espoir et de renouveau, notre narratrice plonge dans l’histoire familiale et l’héritage soviétique pour connaître la vérité sur son arrière-arrière-grand-père et cela malgré les silences du grand-père. Polina Panassenko convoque une forme romanesque à la hauteur de son sujet, une poésie politique qui délie les langues en tentant de faire tomber les murs du passé, malgré la volonté du pouvoir d’effacer l’Histoire.

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