Littérature étrangère

M.L. Stedman

Le chagrin des vivants

Entretien par Linda Pommereul

(Librairie Le Failler, Rennes)

Après le succès d’Une vie entre deux océans, M. L. Stedman nous offre un récit d’une puissance magnétique qui sonde la profondeur de ses personnages et la grandeur des paysages australiens. Au-delà des drames, elle nous montre la puissance des liens familiaux, malgré les épreuves traversées, qui permettent de trouver la voie de la résilience.

Quelle a été votre source d’inspiration pour écrire Une vie si lointaine ?

M. L. Stedman Comme pour tous mes écrits, il n’y avait pas une inspiration en particulier. L’histoire s’est dessinée au fil de l’écriture, elle ne découlait pas d’une idée précise. Je ne sais jamais vraiment ce que j’écris avant de l’avoir posé sur le papier. Le cadre est un élément crucial pour moi et les paysages de l’Australie occidentale se sont imposés à moi dès le départ. J’ai écrit ce livre sur une très longue période ; il a évolué et s’est métamorphosé au fil des années. Les personnages sont apparus petit à petit, se matérialisant souvent alors que je commençais à imaginer une scène. Ce processus reste assez mystérieux pour moi.

 

Quelles recherches avez-vous effectuées pour ce roman et comment parvenez-vous à trouver votre voix en tant qu’autrice ancrée dans une époque si différente de la nôtre ?

M. L. S. La recherche est l’un des aspects de l’écriture que je préfère. Pour ce livre, j’ai beaucoup voyagé en Australie occidentale, lu et abondamment écouté : les gens, le bruit du vent dans les arbres, les créatures nocturnes du bush australien et surtout le silence profond qui enveloppe les contrées reculées que je décris. J’ai passé beaucoup de temps plongée dans les archives, dans des documents qui ont recouvert mes doigts de la poussière rouge qui remplissait leurs pages. J’ai eu la chance de pouvoir m’entretenir avec des éleveurs, des géologues et des personnes ayant connu l’époque où l’Australie vivait de l’élevage ovin. Ils m’ont raconté leur histoire et m’ont aiguillée dans mes recherches. J’ai visité différentes fermes pour me rendre dans des endroits reculés et même livré des provisions à une ferme coupée du monde à cause des inondations. Quant à ma voix d’autrice, celle-ci s’est imposée naturellement, par le souvenir des voix qui m’entouraient lorsque je grandissais en Australie occidentale, ainsi que par l’écoute des gens, que ce soit ceux auxquels j’ai parlé directement ou ceux disparus depuis longtemps et dont j’ai trouvé des enregistrements dans les archives.

 

Votre roman met en scène une famille confrontée à une série de terribles tragédies, à commencer par l’accident de voiture traumatisant qui touche tout le clan MacBride. Comment abordez-vous l’écriture d’une histoire aussi bouleversante et où trouvez-vous l’espoir dans ce récit ?

M. L. S. Comme je l’ai mentionné, je ne commence pas un roman avec un plan. Les choses se révèlent au fur et à mesure que j’écris. Comme je ne sais pas ce qui va se passer ensuite, c’est parfois éprouvant d’écrire des scènes aussi dramatiques. En restant aux côtés des personnages, j’apprends à les connaître, à comprendre leurs vies, à travers le regard de leur entourage mais aussi à travers celui qu’ils posent sur eux-mêmes. Ils ont changé, évolué. Je n’écris pas de manière chronologique, donc tout ce que j’écris commence dans une sorte de « présent » universel. Toutes les scènes coexistent et plusieurs années peuvent s’écouler avant que je sache dans quel ordre les événements se produisent ou pourquoi. Dans la vie, nous ne pouvons pas prédire notre propre avenir et mes personnages non plus. Ma façon d’écrire, étendue sur de longues périodes, ne peut anticiper leur avenir non plus. Je pense que ce livre repose sur l’espoir, sur la croyance en la bonté inhérente des êtres humains et sur le pouvoir de guérison du temps. Aussi longtemps que la société privilégiera le pardon à la punition et à la vengeance et que nous laisserons les gens faire du mieux qu’ils peuvent pour vivre et réparer leurs erreurs, il y a de l’espoir.

 

Vous avez évoqué le terme « oubliment » en parlant d’Une vie si lointaine pour désigner ce que nous oublions. Pourriez-vous nous en dire plus sur la place centrale qu’occupent l’oubli et la mémoire dans ce récit ?

M. L. S. Le concept d’« oubliment » est au cœur de ce livre. Notre vie est façonnée par ce dont nous pouvons, ou non, nous souvenir, ou ce qu’au contraire, nous pouvons ou non, oublier. Je suis fascinée par la manière dont le « présent connu » devient le « passé perdu ». Le livre fait référence au conte de La Belle au bois dormant dans lequel un château tout entier disparaît de la mémoire d’une ville. Le fait que nous acceptions si facilement cette histoire témoigne de notre familiarité avec le processus de « désapprentissage ». Je m’intéresse également au rôle de l’oubli dans le pardon (ce n’est pas pour rien qu’on dit « pardonne et oublie »). Les humains externalisent leur mémoire depuis qu’ils ont commencé à dessiner sur les parois des grottes. L'écriture a amplifié ce phénomène et, relativement récemment, la technologie l’a accru de manière exponentielle, de sorte que même les détails les plus insignifiants sont désormais enregistrés de manière indélébile et peuvent nous être rappelés instantanément, sans effort ni contexte. Cela signifie-t-il qu’en tant que société, nous perdons la capacité d’oublier, ou du moins, en tant qu’individus, celle de choisir ce que l’on retient de nos vies ? Si chaque faute, chaque rancune ou chaque transgression reste fraîche dans nos esprits, cela diminue-t-il notre capacité à pardonner ? Et quel est l’impact de tout cela sur le besoin humain de spontanéité et sur les erreurs inévitables que nous faisons tous ? Je crois que c’est Jung qui a dit qu’être parfait signifiait renoncer à être entier et qu’être entier signifiait renoncer à être parfait. Je me demande si la technologie ne nous impose pas une norme de perfection absolue qui est tout simplement inaccessible pour toute personne ordinaire.

 

Qu’espérez-vous que les lecteurs retiennent d’Une vie si lointaine ?

M. L. S. Je pense qu’il existe plusieurs niveaux de lecture. Une vie si lointaine peut être lu comme un roman à suspense, une exploration de l’Australie occidentale dans un contexte donné ou bien une exploration, cette fois-ci philosophique, du temps, du destin, de la mémoire et de la manière dont ces éléments nous façonnent. L’amour, l'espoir et l’humour sous-tendent ce récit. Bon nombre des enjeux de ce roman, en particulier les informations que l’on partage avec qui et quand, le droit d’aimer et d’être aimé, sont intimement contemporains. Dans Lettres à un jeune poète, le poète allemand Rilke dit que le plus important dans la vie n’est pas de trouver des réponses mais de vivre les questions. J’espère que les lecteurs prendront le temps de réfléchir aux questions soulevées par ce roman et qu’ils parviendront à leurs propres conclusions.

 

 

 

M. L. Stedman explore, à la manière d’une tragédie grecque, le destin d’une famille, les MacBride, qui s’occupe d’une exploitation ovine depuis des générations, à Meredith Downs. Mais le jour où le père perd le contrôle de sa voiture, la mort s’invite et leur existence vole en éclats. Une vie si lointaine est un texte fascinant et bouleversant, servi par une prose subtile où les silences et les non-dits expriment la douleur de personnages enfermés dans leur culpabilité et écrasés par le poids de leurs secrets. La présence des absents habite les consciences et donne au roman une résonance intérieure, comme un écho de l’immensité des grands espaces du bush australien.

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