Chronique La Fuite du temps de YAN Lianke

Linda Pommereul Librairie Doucet (Le Mans)

Écrivain hors normes, Yan Lianke est aujourd’hui un des meilleurs ambassadeurs de la littérature chinoise. Au fil de ses textes, sa prose se fait plus lyrique et contemplative avec toujours ce brin de cynisme qui lui permet de critiquer le pouvoir. Un roman d’une force à couper le souffle, qui s’impose comme une pièce maîtresse de son œuvre.

Yan Lianke se trouve en 1958 dans la province du Hénan. Contemporain de Mo Yan, il fait partie des plus grands écrivains asiatiques de sa génération. Auteur reconnu dans son pays, même s’il est parfois censuré par le régime en place, il a produit une œuvre unique, toujours d’une vibrante actualité politique qui reflète les tourments traversés par la Chine. Qui peut oublier son roman Servir le peuple (Picquier poche, 2009) où il ridiculise l’armée ? Ce court texte jubilatoire décrit les aventures amoureuses de la femme d’un colonel. À la demande de son ordonnance, les soldats appartenant au régiment doivent satisfaire les besoins sexuels de son épouse pendant son absence. Critique de l’impunité et des privilèges dont jouissent les officiers, ce texte ne sera pas édité en Chine. L’auteur devra même quitter l’armée suite à ce portrait au vitriol des fonctionnaires. Chez Lianke, l’histoire finit toujours par rencontrer l’Histoire. Dans Le Rêve du village des Ding (Picquier poche, 2009), un roman bouleversant et réaliste, l’auteur évoque la vie de centaines de milliers de paysans du Hénan contaminés par le sida. Yan Lianke est un personnage surprenant. Étudiant, il devient militaire pour échapper à la pauvreté et à la famine qui gangrènent la province du Hénan. Pourtant, au fil de ses écrits, son intérêt pour les pauvres et les opprimés lui confère une véritable légitimité politique, notamment quand il met en cause l’irresponsabilité de l’État et les exactions des fonctionnaires. Avec La Fuite du temps, Lianke nous offre certaines des plus belles pages de la littérature chinoise contemporaine. La douce Lan Sishi et le valeureux chef du village Sima Lan sont amoureux depuis toujours. Pourtant, leur amour est impossible à vivre et leurs âmes fusionneront seulement au moment de leur mort. Le texte est une sorte de tragédie moderne où Sima Lan incarne l’abnégation et l’obéissance au pouvoir. En effet, il doit sauver son village victime d’un mal étrange : de génération en génération, l’eau empoisonnée condamne les villageois à mourir avant 40 ans. Ce combat lui prend toute son énergie et laisse peu de place à l’amour qu’il éprouve pour Lan Sishi. Les deux personnages principaux vont mourir dans le premier tiers du roman, laissant le lecteur sombrer dans une douce mélancolie. Mais le texte, loin d’avoir dévoilé tous ses charmes, nous emporte dans un chant poétique et lyrique, comme une offrande au courage des hommes. Pour Lianke, ce qui a été n’est plus, d’où la nostalgie des jours heureux comme un clin d’œil à un destin facétieux qui semble prendre plaisir à les opprimer. Réflexion qui l’amène à un compte à rebours pour revenir aux origines de la vie et célébrer le corps de la femme comme le cocon ultime qui permet d’occulter l’idée de mort, puisqu’il est le symbole de la naissance. Un sentiment d’absurde et d’impuissance se dégage de ce texte où le retour à la matrice originelle semble la seule possibilité de salut.

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