Entretien Bouche d’ombre, t. 1 de Carole Martinez, Maud Begon

Béatrice Putégnat Librairie Pages après pages (Paris 17e)

Avec Carole Martinez à la plume et Maud Begon aux crayons, Bouche d’ombre s’annonce comme une tétralogie ensorcelante ! Les thèmes fétiches de la romancière (le don, la transmission, une lignée de femmes) trouvent une nouvelle expression grâce au trait de Maud Begon et à sa technique du crayon sur papier.

Dès la scène d’ouverture, le fantastique nous agrippe au coin de la bulle. Au Moyen Âge, deux jeunes filles sont recueillies par des prêtres sur les paroles de Téléphone, Un autre monde ! Rêve ou réalité ? Quels rapports entre Louise la bâtarde muette du début et Lou, jeune fille des années 1980 qui se réveille à la page suivante ? Lou voit son destin basculer soudainement à la suite d’une séance de spiritisme qui tourne mal. Traumatisée par le suicide de son amie Marie-Rose qui n’a pas supporté la confrontation avec l’esprit de sa mère, Lou cherche à comprendre. Peu à peu, son quotidien vacille. Hypnose, fantômes, visions, rêves, un autre monde envahit son esprit et la réalité même… Elle a poussé une porte sans se douter de ce qu’il y avait derrière. Un chat noir s’est faufilé, suivi d’autres silhouettes surgies de la nuit des temps. Qui sont-elles ? Que veulent-elles ? Bouche d’ombre rend hommage à un poème des Contemplations et à la passion de Victor Hugo pour le spiritisme et les tables tournantes.

 

Page — Comment est né le projet Bouche d’ombre ?
Carole Martinez — Christine Cam m’a fait dédicacer un roman lors d’un salon du livre avec son badge Casterman épinglé à la veste. Comprenant que j’aimais la BD, elle m’a proposé de tenter l’aventure. Je lui ai exposé deux idées de séries qui lui ont plu. Le roman reste à mes yeux le genre le plus libre qui soit. Écrire un scénario de BD, c’est faire entrer une histoire dans des cases, dans des planches. Il ne s’agit plus de laisser le lecteur se forger ses propres images. Le travail de la langue est plus rapide, plus resserré. Le merveilleux est de le voir prendre forme grâce aux dessins. J’ai des goûts très éclectiques en BD. Je dévore les albums depuis que je suis gamine. Hergé (bien sûr !) Mézières et Christin, Bourgeon, Bilal, Haldeman et Marvano, Kim Dong Hwa, Loisel et Tripp, Davodeau, Vivès et tant d’autres !

Page — Comment s’est passée la rencontre avec Maud Begon ?
C. M. — Elle a donné vie aux êtres que j’avais imaginés. Ses dessins m’inspirent. Ses personnages sont fragiles et inquiétants. Ils emplissent chaque case de leur présence. Ils font trembler l’air autour d’eux. J’aime cette façon qu’ils ont d’exister dans l’espace de la vignette, de prendre leur place sans s’imposer, sans forcer. Il y a une énergie très particulière dans son dessin. Maud est très jeune, mais je lui trouve une vraie grâce. C’est étrange car je n’ai pas adoré son book quand on me l’a présenté. Mais j’ai tout de suite craqué sur son travail dès qu’elle a dessiné deux planches de Bouche d’ombre. C’était elle. Un vrai coup de foudre ! Maud est une fantastique complice.

Page — Lou, votre héroïne, est une fille d’aujourd’hui. Mais un passé mystérieux la hante…
C. M. — Je suis convaincue que nous portons en nous des êtres qui nous ont précédés. Des expériences scientifiques sur des souris démontrent qu’un traumatisme laisse des traces dans les gênes sur plusieurs générations. Il y aurait une autre forme de transmission des expériences. Cela pose problème d’être ainsi habité par nos aïeux, influencé, forgé par des événements dont nous n’avons pas le souvenir puisque nous ne les avons pas vécus. Cette idée d’un héritage de la mémoire me plaît beaucoup. Croyances anciennes, fantômes, dons surnaturels et grandes supercheries liées à ces croyances... l’au-delà reste un mystère toujours d’actualité. On a plus ou moins abandonné la course aux étoiles. Les espaces semblent tous cartographiés. Mais il reste de belles zones d’ombre où notre esprit peut broder des mondes.
Lou va vivre des moments de lumière. Ceux qu’elle passe avec les deux vieillottes, où elle redevient petite fille ou prêtresse dans le pavillon de banlieue de sa grand-mère. Et puis l’amouuuur ! C’est tout de même le printemps de ses 16 ans ! Lou c’est un peu moi bien sûr. C’est drôle, parce que cette BD est sans doute le travail le plus autobiographique que je me sois permise. Ma grand-mère était un peu sorcière. Ma tante Margot tirait les cartes. J’ai vécu mon enfance dans un monde merveilleux plein de magie et de croyances de bonnes femmes. Je suis heureuse de le revivre grâce aux dessins de Maud.

Page — Lou 1985 est un premier volet. On a hâte de lire la suite…
C. M. — Le deuxième tome est écrit. Maintenant il faut laisser le temps à Maud de le dessiner. J’ai les grandes lignes de l’histoire. Je sais où je vais, par où nous allons passer. Mais il me reste beaucoup de choses à inventer. Tout texte est un voyage pas tout à fait organisé à l’avance. J’ai décidé des étapes, mais je m’offre beaucoup de liberté entre chaque point. Tous les détours restent possibles. J’ai besoin d’aventures, de me laisser surprendre au moment de l’écriture même. Le dessin de Maud est une constante source d’inspiration. J’attendrai chaque fois de voir une bonne partie du tome dessiné avant de fixer l’écriture du scénario suivant. Apprécier la distance entre ce qui était prévu et l’objet final est un délice. Nous semons sans cesse des éléments qui seront réemployés dans un autre tome, à une autre époque. Tout se tient ! Le deuxième tome nous conduira en 1900 parmi les scientifiques du début du XXe siècle, dans la photo de mariage qui apparaît dans le tome 1 et fait partie de la collection du père de Lou. Le troisième tome sera consacré à Victor Hugo, aux deux années passées à Jersey durant lesquelles il a interrogé les esprits toutes les nuits en faisant tourner les tables. Il faisait parler la Bouche d’ombre, tendant l’oreille pour entendre les murmures du fantôme de sa fille morte, Léopoldine. Victor Hugo est déjà bien présent dans ce premier tome. L’un des personnages lui a même volé son visage. Le quatrième tome tournera autour du marteau des sorcières et du retable d’Issenheim, ce tableau qui guérit du mal des ardents. Nous découvrirons alors les raisons de ce long silence de plusieurs siècles, les origines de cette lignée de sorcières.

Page — Comment est apparu le personnage du chat ?
C. M. — Je voulais un chat très libre. J’ai imaginé qu’il se rirait des cases et des conventions de la BD. L’héroïne ne le voit pas. Qui voit quoi ? Le lecteur voit ce que voient les morts. Il peut s’interroger sur le chat, sur le monde auquel il appartient. J’adore ce chat qui prend de plus en plus d’importance au fil de la série et qui n’est pas aussi paisible qu’il en a l’air. Loin de là ! Il doit rester une énigme jusqu’au dernier tome. Il oscille entre l’ombre et la clarté. Mais je n’y connais rien en chat. C’est Maud qui l’a créé à partir des siens, entre deux fugues !

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