Chronique La Belle Échappée de Nicholson Baker

BÉATRICE PUTÉGNAT, Librairie Pages après pages, Paris

En trente-cinq saynètes pornographiques et jubilatoires, Nicholson Baker offre un voyage initiatique au pays des fantasmes les plus fous dans une langue inventive et drôle. Moralement incorrect pour certains, La Belle Échappée érige la sexualité au rang de mythe fondateur dans une orgie de langage.

Un bras trouvé dans une carrière pour pierre tombale : morbide ! Mais un bras vivant, entreprenant avec les jolies filles, c’est déjà plus intrigant. Il est le bras de Dave, amputé en échange d’un plus gros pénis ! Il est le bras qui ouvre à Shandee les portes de « La belle échappée ». Le fantastique laisse alors place au canular érotique grivois : pas de porte visible pour pénétrer les arcanes fantasmagoriques de « La belle échappée ». Les élus sont happés dans les lieux les plus incongrus comme « le quatrième sèche-linge en partant de la gauche à la laverie automatique du coin de la 18e et de Grover ». Une fois dans le terrier, tout est apparemment permis sous la houlette bienveillante de la tenancière du lieu, l’accorte Lila. Dans ce lupanar de luxe, chacun est consentant. Des règles strictes régissent ce bel ordonnancement des fantasmes les plus fous nécessitant parfois des opérations saugrenues comme « le double transfert entrejambier interplasmique ». Le corps s’atomise, se multiplie, s’échange, perd sa tête, son sexe. L’espace et le temps se délitent dans ces terrifiants corps à corps où les hommes et les femmes copulent, jouissent dans les situations les plus outrancières possibles. L’expérience sexuelle est polymorphe, extrême, déjantée. Si les hommes et les femmes sont à égalité dans ce trip, cette débauche organisée est tarifée. Certains travaillant même pour payer leurs prouesses sexuelles. Lila, Circé de bordel, retient ses « pourceaux ». Le sexe à tout prix a un coût et révèle parfois bien des solitudes !
Nicholson Baker se moque copieusement de la société américaine et des idéologies ou des spiritualités qui gouvernent la sexualité et l’art, mêlant allègrement position de la Kundalini, sculptures en bois de cul… « La belle échappée » nourrit en son sein une hydre porno, conglomérat d’organes, d’une centaine de phallus, de seins, d’yeux de clitoris… car « plus nous avons pompé de pornographie de par le monde, plus le monstre a grandi ». Cette pornographie choc et fantastico-réaliste serait bien fade sans la prouesse langagière de Nicholson Baker. La Belle Échappée coule d’un shaker où l’auteur aurait malicieusement mélangé Lewis Carroll, Kawabata, Les Mille et une nuits, Crumb… et ajouté un ingrédient miracle et secret pour livrer une fantaisie grivoise et pornographique à la langue inventive et crue. Il joue avec un vocabulaire drolatique et cocasse, détourne l’argot et les mots du sexe, les tics de langage modernes. L’obscénité, l’outrance sont servies par l’énergie des mots, des expressions. La débauche n’est pas que sexuelle. Nicholson Baker se livre à une orgie de mots. En démiurge des désirs humains les plus fous et les plus sordides, il se permet de clore son odyssée par une scène digne d’un mythe fondateur de l’humanité. Tous les protagonistes vont se retrouver pour célébrer l’éclosion de l’œuf de l’amour. En son sein, Gallanos et Mellinnas. Quand l’œuf éclot, un couple naît à la vie… et à l’amour physique.

 

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