Entretien La Nuit du papillon d’or de Tariq Ali

Propos recueillis par Béatrice Putégnat, Librairie Pages après Pages, Paris 17e

Avec La Nuit du papillon d’or, Tariq Ali clôt son Quintet de l’islam, véritable roman-monde où les personnages sortent de leur cocon, prennent leur envol au sein d’un siècle plein de bruit, de fureur, d’amour, de religion… Une dernière partie menée tambour battant dans un style épique, poétique et bourré d’humour. Lisez-le séparément ou plongez dans la série !

PAGE : La Nuit du papillon d’or est le dernier volet du Quintet de l’islam . Comment est née l’idée de cette série, et quelle est l’articulation romanesque des cinq titres ?

Tariq Ali : L’idée est née il y a plus de vingt ans pendant la première guerre du Golfe. J’ai senti qu’un nouvel ennemi était né. J’ai décidé d’écrire une série de romans historiques peignant le heurt entre la chrétienté occidentale et la civilisation islamique, de rappeler aux Européens comment les trois cultures, islamique, judaïque et chrétienne sont parvenues à coexister.

 

P. : Quels ont été les étapes de cette genèse ?

T. A. : J’ai grandi à Lahore et, à l’époque, l’histoire de l’islam ne m’intéressait pas le moins du monde. C’était l’affaire des vieux rasoirs, des mules patriotes, des garçons sous l’emprise de parents religieux ou des mollahs. Mes parents étaient communistes et notre maison était pleine de poètes et d’artistes, leaders paysans, syndicalistes, critiques littéraires. Qui avait besoin de la religion ? Puis dans les années 1960-1970, il y a eu de la révolution dans l’air. La dictature militaire a vacillé et est tombée. Je ne pensais pas encore à l’histoire de l’islam, de la chrétienté. Très peu de gens y pensaient. Lors de la première guerre du Golfe, entre 1990 et 1992, j’entends un universitaire dire à la télé : « L’islam est dépourvu de culture politique » . Je commence à me poser des questions sur l’ascension et le déclin de la civilisation islamique. Je lis Albert Hourani, je relis Maxime Rodinson. Me voilà maintenant plongé dans les histoires de l’islam en Europe. Des histoires de toutes sortes : érudites, populaires, romancées. Je voyage en Espagne, en Andalousie. Je regarde la terre, le coucher de soleil, visite les ruines de la grande mosquée de Cordoue, relève les mots arabes dans la langue espagnole, les noms de lieux. Comment vivait-on en ce temps-là, que s’est-il passé pendant les derniers jours de cette civilisation ? Je suis saisi par un besoin d’imaginer ce passé et d’écrire un roman. En 1993, Edward Saïd affirme qu’il faut écrire l’histoire des conflits entre l’Occident chrétien et la civilisation islamique. J’y pense longuement, et peu à peu, l’idée du Quintet se fait jour.

 

P. : Quelle est la place de La Nuit du Papillon d’or ?

T. A. : Chaque roman a son propre rythme. La Nuit du Papillon d’or est un roman d’amitiés qui traversent les continents, l’espace et le temps. Il faut que ce soit moderne, que ça se passe maintenant. Que ce soit la Terre-patrie. Mais d’autres fictions viennent frapper à la porte, et une rébellion chinoise me distrait de mon projet pendant quelques temps. Je pourrais écrire un roman rien que sur cet événement stupéfiant.

 

P. : « Pour parler de lui je devais forcément ressusciter la vie des autres y compris la mienne » , explique Dara. Est-ce ce que fait Tariq Ali, romancier ?

T. A. : Vous n’écrivez jamais sur une personne seule, séparée de son milieu. Quand vous commencez à écrire un roman, les plans disparaissent. Quelque chose prend forme et apparaît comme un roman complet. Ensuite, vous vous rendez compte que votre subconscient a été dragué à l’intérieur de vous et exposé au regard du grand-public.

 

P. : Les personnages féminins ont souffert, comme Zaynab, mariée au Coran pour des questions de transmissions d’héritage dans une société féodale, mais chacune trouve sa voie ; peut-être même une rédemption pour Coquine Lateef ?

T. A. : Dans l’ensemble du Quintet , les femmes sont fortes, particulièrement dans l’adversité. Jindie, Pendjabi chinoise, a des réserves immenses de force intérieure ; Zainab affiche l’arrogance de sa classe, Coquine Lateef, d’un niveau inférieur, fait tout pour survivre jusqu’à finir par devenir une célébrité à Paris. Beaucoup de femmes m’ont dit que le romancier n’aurait pas dû la tuer.

 

P. : Loin d’être un roman historique, La Nuit du Papillon d’or dresse les problématiques du monde actuel, entre l’ère occidentale, l’islam, la création, les médias… Quels sont les points de vue développés dans ce roman-monde ?

T. A. : Le soulèvement chinois dans le Yunnan est un passage historique. Le reste du récit a lieu dans le monde globalisé d’aujourd’hui, avec tous ses problèmes. Le roman va de Lahore à Londres, de Beijing à Paris et, bien sûr, New York. C’est un monde en transition. Et les gens qui y vivent éprouvent cette transition de différentes façons, comme le roman essaye de le dépeindre.

 

P. : Les quatre cancers peints par Platon sont-ils le retable des peurs et des attentes du siècle, avec l’expression picturale de la politique internationale, l’impérialisme américain, les militaires, les mollahs et la corruption ?

T. A. : Oui… Principalement Platon, bien sûr, mais aussi la vie d’une génération entière, sur beaucoup de continents.

 

P. : Pourquoi le titre suggéré il y a douze ans et retenu par vous apparaît maintenant impropre à son inspiratrice ?

T. A. : Caprice…

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