Entretien La Belle de Casa de In Koli Jean Bofane

Emmanuelle George Librairie Gwalarn (Lannion)

Conteur et trublion inspiré, In Koli Jean Bofane signe un roman aux faux airs d’enquête criminelle au cœur de Casablanca. Il y orchestre avec acuité et humour une tragi-comédie captivante qui épingle les travers d’une société marocaine contemporaine où l’argent, le sexe et le pouvoir mènent la danse.

Dans une rue de Casablanca, la belle Ichrak a été assassinée. Les suspects sont aussi nombreux que ceux qui la craignaient ou la convoitaient. Son fidèle ami, Sese, jeune Congolais récemment arrivé au Maroc, mène l’enquête et brosse le piquant et subtil portrait d’un quartier populaire de la ville tout en racontant sa vie de réfugié. Par son talent de conteur, son art du dialogue et des portraits, son humour mordant et sa vision acérée, In Koli Jean Bofane rend distrayante et palpitante une réalité contemporaine souvent désespérante.

 

PAGE - Votre roman, telle une enquête policière, donne surtout la parole à Sese. Qui est-il ?
In Koli Jean Bofane - Sese est un jeune Congolais débarqué comme clandestin à Casablanca alors qu’il pensait avoir atteint la Normandie. Pour gagner sa vie, Sese est un « brouteur », un cyber-séducteur qui soutire de l’argent aux femmes qu’il séduit. Dans un quartier populaire de la ville, il rencontre Ichrak, une jeune femme aussi sublime qu’impertinente, qui ne se laisse ni séduire ni importuner. Ils deviennent amis, presque frère et sœur. Sese lui propose de jouer aussi l’arnaqueuse sur Internet mais un jour, la jeune femme est assassinée. Sese, bouleversé tout autant que suspecté, va mener l’enquête à sa façon pour élucider l’affaire.

P. - Ichrak incarne la beauté et la liberté, aussi convoitée que crainte par les hommes. C’est un portrait de femme que vous souhaitiez réaliser ?
I. K. J. B. - Pas seulement. C’est avant tout Casablanca que je voulais mettre en scène comme j’avais mis tout mon cœur à mettre en scène Kinshasa dans mes précédents romans. Pour ce nouveau texte, je voulais un endroit singulier où les relations entre hommes et femmes sont un peu compliquées. Au Congo, elles sont plutôt simples. Il me fallait trouver un peu de pression pour faire suinter l’adrénaline. C’est au Maroc que j’ai trouvé cet espace. Je me suis amusé avec ce jeune Congolais qui aborde ouvertement Ichrak, ce que ne ferait pas forcément un habitant de Casablanca. De surcroît, le sujet important qui taraude Ichrak, c’est l’absence de père. Sa mère, la vielle Al Majnouna, la folle, ne lui a jamais révélé ses origines. J’ai appris que cette attitude était courante au Maroc et que de nombreux enfants ne sont pas reconnus et n’ont qu’un nom à la majorité. Ichrak vit ce manque, cette absence, avec difficulté. C’est aussi sa quête.

P. - D’autres personnages sont importants. Pourquoi des migrants ?
I. K. J. B. - Je voulais parler de l’immigration au Maroc. J’y suis allé, j’ai enquêté et parlé avec d’autres Africains. Il semblerait que leur destination privilégiée soit le Maroc. En apparence, les immigrés s’y sentent bien, comme l’homme sur la couverture de mon roman, qui illustre bien la posture d’un de mes personnages, le Sénégalais Dramé. Cet homme ne ressemble pas à un Roumain des rues de Paris ou de Bruxelles (rires). J’ai aussi rencontré des Congolais de République Démocratique du Congo dont je suis originaire. Je les ai interrogés pour savoir s’ils étaient passés par le désert. Ils m’ont répondu : « Non pas du tout, vieux ! Nous, on prend un avion ! Nous, on est congolais ! Le désert ? C’est pas pour nous ! ». À Rabat, il y a quelques années, il semblerait que 100 000 Africains aient été régularisés. Ce n’est pas si courant de voir cela de nos jours. Aussi, je voulais voir comment ces gens d’Afrique du Nord et ces gens qu’on dit Subsahariens vivaient ensemble. Sans oublier ceux qui viennent de Libye. Imaginez ce qu’ils découvrent quand ils traversent le désert et qu’ils arrivent au Maroc. Ils m’ont répondu : « la démocratie ». Eu égard à ce qu’ils ont connu, on comprend aisément l’expression.

P. - Vous optez pour l’humour et la gouaille pour conter une sale histoire de meurtres et de corruption. Vous multipliez aussi les références littéraires avec le même engouement.
I. K. J. B. - En effet, je fais aussi bien référence à Assia Djebar qu’à Mohamed Choukri. Mais le texte qui m’a le plus accompagné dans mon écriture est le roman À l’origine notre père obscur (Actes Sud, 2014) de la jeune Kaoutar Harchi. Quand je l’ai lu (après L’Ampleur du saccage) qui m’avait déjà beaucoup touché), je me suis dit : « Mon Dieu ! Elle a écrit ce texte pour moi ! ». À tel point que je la cite à plusieurs reprises. Au début, j’ai même oublié de lui demander la permission tant je trouvais son texte à sa place dans ma propre création ! Il fut un élément déclencheur et s’est donc déposé sur mon roman. Pour parler du Maroc et de mes frères arabes, j’ai eu une vision, celle d’un vase avec une fêlure.
Il s’agissait alors d’examiner cette fêlure (sans en chercher les causes) puis d’observer ce qui suinterait de celle-ci lorsqu’il y aurait pression : une larme, du sang, un éclat de rire, un cri, une lumière ?

P. - Vos voix littéraires se côtoient alors que vous ne vous êtes jamais rencontrés. Est-ce la force et la beauté de l’art ?
I. K. J. B. - Oui, tout comme cette chouette photo qui représente Keziah Jones qui a accepté de figurer en couverture de mon roman. Voilà encore un exemple de toutes ces énergies dont on a tant besoin de temps en temps.

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