Chronique Je vous écris dans le noir de Jean-Luc Seigle

Emmanuelle George Librairie Gwalarn (Lannion)

Quel destin funeste que celui de Pauline Dubuisson ! Son nom ne vous dit rien. Jean-Luc Seigle vous conte son histoire : avec subjectivité, précision. Et sans retenue. L’auteur signe un quatrième roman surprenant et profondément touchant, donnant voix à la détresse d’une femme saccagée par les hommes et la morale de son époque.

« Quand Pauline Dubuisson, étudiante en médecine tue son ex-fiancé Félix Bailly, elle n’imagine pas qu’elle va provoquer par une sorte de ricochet du destin une autre mort, celle de son père qui se suicide après avoir appris son arrestation le lendemain du meurtre. À 21 ans, coupable de tout, elle est jetée en prison au lieu d’obtenir son diplôme de médecin. Elle passe trois ans plus tard, en 1953, devant les Assises de Paris. Des témoins de moralité rappellent avec force qu’elle a été aussi tondue à la Libération, même s’ils oublient de rappeler qu’elle n’avait que seize ans et demi, ce sont les faits et ils sont incontestables. Pauline devient la seule femme contre laquelle le ministère public, c’est-à-dire la société française, requiert la peine de mort pour un crime passionnel sans que cela n’émeuve personne à l’époque, pas même Simone de Beauvoir, qui pourtant aurait trouvé là un bel exemple de vie de femme saccagée par les hommes. » Cet extrait du magnifique et nécessaire avant-propos, aux allures si vives de plaidoyer, dit déjà beaucoup (tout en disant si peu) du destin tragique de Pauline Dubuisson. Le romancier Jean-Luc Seigle est ici bien plus qu’un chroniqueur judiciaire, bien plus qu’un avocat de la défense : il fait œuvre littéraire et conte une histoire dramatique qui doit aussi s’établir sur les silences. Les silences et les non-dits de l’enfance et des rêves, les silences des peines et des blessures d’une jeune femme. Le romancier imagine que c’est en écrivant que Pauline Dubuisson pourrait être le plus proche de sa vérité. C’est pourquoi il lui donne la parole et lui confie sa plume, elle qui fut graciée en 1959 pour bonne conduite et qui découvrit, avec stupeur, qu’un film de Clouzot (La Vérité, avec Brigitte Bardot) remettait sous la lumière des projecteurs son procès et son crime passionnel. À celle qui n’avait pas l’allure de son crime, jeune fille brillante, belle et de bonne famille, sans doute trop belle, trop brillante et de trop bonne famille. À celle qui fut autant ravagée par la douleur du deuil de ses frères que par ses rapports avec son père et sa mère. À celle qui fut le jouet, la victime, des hommes et de leur violence. À celle qui fut délaissée et trahie par son amant, sa famille, la société, le système judiciaire et qui, ne l’oublions pas, commit un crime et purgea une longue peine de prison, Jean-Luc Seigle offre une inoubliable voix au chapitre. De surcroît, il l’imagine exilée au Maroc sous un faux nom et à nouveau amoureuse d’un homme qui ne sait rien de son passé et la demande en mariage. Doit-elle lui dire la vérité ? Sa vérité ? Quelle vérité ? Comment cet homme va-t-il réagir ? Dans ce poignant roman, où désamour, violence et injustice sont décrits avec une magnifique justesse, Jean-Luc Seigle, auteur du remarquable En vieillissant les hommes pleurent (J’ai Lu), confirme un sacré talent.

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