Chronique Guillaume et Nathalie de Yanick Lahens

Emmanuelle George Librairie Gwalarn (Lannion)

Guillaume et Nathalie est un titre faussement simple derrière lequel se cache une très délicate exploration du désir. Celui qui naît entre un homme et une femme la veille du séisme qui a ravagé Haïti en 2010. Comme un prologue à Failles chez Sabine Wespieser (bien qu’épilogue littéraire salvateur), ce court roman, subtilement sociologique, ardemment érotique, est envoûtant.

Guillaume, sociologue, et Nathalie, architecte, se rencontrent dans le bureau de l’agence française qui finance un projet de centre polyvalent sur lequel ils vont travailler ensemble dans les environs de Port-au-Prince. Tous deux sont noirs et appartiennent à la classe moyenne haïtienne. L’un en est à l’heure des bilans personnels et professionnels, l’autre tente de maîtriser des démons qui la hantent depuis l’enfance. L’un n’a jamais quitté l’île, l’autre revient au pays après de longues années passées en France. Entre les deux : l’attirance est immédiate, la montée du désir inéluctable. Nous sommes en décembre 2009, un mois plus tard la terre haïtienne sera ravagée par un séisme. Guillaume et Nathalie pourrait être un énième roman d’amour à l’encéphalogramme plat. Une histoire où un homme, la cinquantaine désabusée, rencontre une femme visiblement épanouie, de vingt ans sa cadette. Un homme et une femme donc, qui en dépit de leurs nombreuses différences (d’âge, de parcours, de conviction, etc.) se cherchent et puis qui, en dépit de leurs failles (leurs doutes, leurs regrets, leurs renoncements, etc.), s’attirent, se troublent et se trouvent. Mais là, le talent subtil de Yanick Lahens pour scruter les zones d’ombres et de lumière de leurs corps et de leurs âmes et décliner en une exploration intensément sensuelle leur désir réciproque, est à l’œuvre. Guillaume et Nathalie pourrait être un énième roman où un lieu (en l’occurrence Haïti) et ses habitants seraient dépeints à gros traits. Un pays où des conflits sociaux entre misère et violence seraient sujets à démonstration. Cependant là, c’est sans compter sur l’intelligence éclairée de Yanick Lahens qui donne à voir et à entendre les colères qui grondent, les préjugés racistes et la corruption qui minent, la mort qui rôde. Avec pudeur et tendresse, la romancière invite à nouveau à découvrir par petites touches son île, son pays : « cette île de tous les dangers, de toutes les beautés, de toutes les passions, de toutes les interrogations, de toutes les douleurs. » Guillaume et Nathalie pourrait être un énième roman linéaire et sans accrocs. C’est sans compter sur la maîtrise littéraire de Yanick Lahens pour décliner habilement différents points de vue narratifs (en écho à ceux du cinéma et de la photographie), suivre le tempo des cœurs et des corps et faire entendre une voix envoûtante, âcre et sombre. Rugueuse et poétique aussi, jusqu’à cet épilogue (à l’horreur magnifique !) qui renvoie à un des récits de Failles paru en 2010 juste après le séisme. Guillaume et Nathalie est assurément un roman fort et vibrant où tout se joue avec subtilité et sensibilité : la rencontre avec l’autre, l’attirance, l’échange, l’altérité, l’érotisme mais aussi la conscience politique, les déceptions, les peurs et les espoirs. Comme un chant pour déclarer l’amour possible entre deux singularités. Comme un chant pour célébrer l’amour pour un pays, aussi.

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