Qu’est-ce qui est à l’origine de ce texte ?
Éric Vuillard Tout est parti de la photographie qui est en couverture du livre. La femme est une inconnue, le garçon s’appelle Jesse Evans, ce fut un compagnon de Billy the Kid. Le déclic est venu de l’insolence prodigieuse de ces jeunes gens. Je n’avais jamais vu ça. À la fin du XIXe siècle, des nuées de migrants d'origine pauvre se sont retrouvés, à l’ouest des États-Unis, dans des espaces immenses, au service de puissants propriétaires terriens. Ils allaient à cheval, armés et ils purent jouir d’une liberté jusqu’alors inconnue des gens de leur condition. C’est cette liberté que l'on voit sur la photographie. Ils nous toisent, on dirait qu’ils veulent nous demander des comptes. Cette liberté est la composante essentielle de leur légende, de celle du Kid. Elle a un charme très particulier, celui de la révolte. Et puis, il se trouve que ces jeunes gens ont participé à un étrange épisode de l'histoire américaine, « la guerre du comté de Lincoln ». Ce nom est bizarre, il a attiré mon attention. Il y a une disproportion dans ce nom. Le mot « guerre » a quelque chose de gigantesque, il suppose un grand nombre de morts, des enjeux importants. Or, le comté de Lincoln n’est rien qu’un trou paumé. Je me suis renseigné davantage sur cette histoire et j’ai découvert d'autres guerres, aux noms tout aussi bizarres : la guerre du comté de Cochise, la guerre du comté de Johnson ; et à chaque fois 100 ou 150 morts. Et il me sembla soudain que toutes ces petites guerres constituaient en réalité un seul conflit gigantesque qui était la guerre coloniale elle-même. Les États-Unis n’étaient pas à proprement parler en guerre. Ils s’étaient contentés de sous-traiter la dernière phase de la colonisation à de petits truands.
Ces orphelins, quelle histoire ! Petite et grande. Il y a d’ailleurs deux axes dans ce texte.
É. V. Le livre raconte en effet deux histoires. Il raconte la vie de Billy the Kid et celles de quelques-uns de ses camarades, leur existence tumultueuse. C’est une histoire de la jeunesse. Une jeunesse ardente. Billy mourra à 21 ans. Et la jeunesse, c'est quelque chose ! Paul Nizan a cette phrase magnifique au début d'Aden Arabie : « J’avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. » Mais au-delà de la signification immédiate de la formule, il y a sa vitesse, son ton un peu désinvolte, lui aussi, qui est justement le ton de la jeunesse. Nizan était très jeune quand il a écrit son livre. Et ce ton nous dit l'inverse. Il est vif, implacable et il nous hurle, à travers d’invraisemblables tourments, que la jeunesse est, malgré tout, le plus bel âge de la vie. C’est ce qu'on voit, là, sur la photographie. Ces deux jeunes gens avec un revolver, on se doute qu'ils vont avoir une vie très brève, libre et violente. Le jeune homme risque de terminer sur un bord de route, abattu. Et Jess Evans va en effet disparaître. On ne sait pas comment il a fini. On ne le reverra plus. Il y a donc une dimension de tourment, d’errance. Et il y aussi le petit sourire de la jeune femme, cette arrogance prodigieuse qui est le propre la jeunesse. Sa joie intransigeante. Mais cette histoire en cache une autre. Une histoire liée à la première, une histoire qui transcende les vies de Billy the Kid et de Jesse Evans. Si on s’intéresse alors aux propriétaires terriens qui employaient ces truands, si l’on se dégage un peu de la légende, on découvre que cette petite histoire d’une poignée de jeunes gens dissimulait en fait une histoire bien plus grande, plus durable, moins aimable aussi. Aujourd'hui les petits truands sont morts. Mais les grands propriétaires qui les employaient, eux, sont toujours là, leurs familles règnent sur le comté, sur l’État, sur l’Amérique. Ils ont confisqué la démocratie. Une fois terminée la phase d’appropriation primitive des richesses, Billy, Jesse et les autres n’étaient plus utiles à rien. Ils devaient mourir. En revanche, leurs employeurs sont devenus attorney général, représentant au Congrès, sénateur, président des États-Unis. Ainsi, Les Orphelins tente de raconter, à travers l’âme d’un petit truand, l'histoire violente des États-Unis.
De texte en texte, Éric Vuillard nous captive par ses récits d’exception à la fois historiques et éminemment littéraires. Les Orphelins raconte et relie deux histoires. Une histoire intime et une Histoire collective du XIXe siècle. Le destin singulier de Billy the Kid, jeune garçon de famille pauvre qui mourut à l’âge de 21 ans et fut l’un des jeunes protagonistes d’une immense ruée vers la fortune ou le néant, en participant au plus grand accaparement de terres de toute l’Histoire. Sa courte vie de vagabond, son histoire, effacée par le temps, reprend corps et âme ici et rejoint la grande Histoire, violente et effroyable, l’histoire de la démocratie confisquée en Amérique.