Dossier Marguerite Duras de Laure Adler

Emmanuelle George Librairie Gwalarn (Lannion)

Pour le centenaire de la naissance de Marguerite Duras, les éditions Thierry Magnier rééditent Ah ! Ernesto, son ouvrage le moins connu, son unique œuvre de jeunesse, l’histoire d’un petit garçon qui ne veut pas retourner à l’école car on lui apprend des choses qu’il ne sait pas. Manifeste engagé et subversif publié en 1971, son message est toujours d’actualité : le savoir ne passe pas forcément par l’école. Savoir dire non, penser par soi-même, sont aussi les clés de la liberté et de la connaissance.

Comme son auteur, dont la vie, les œuvres, le style et le charisme ne cessent de nous émouvoir, interroger, surprendre, Ah ! Ernesto est un texte qui peut assurément passer l’épreuve du temps et apporter à nos jeunes lecteurs autant qu’à leurs aînés. L’histoire semble simple : un gamin rentre de l’école et annonce à ses parents qu’il n’y retournera pas, car on veut lui apprendre des choses qu’il ne sait pas. Du haut de ses 7 ans, Ernesto, impertinent, conteste que l’école soit le seul et unique lieu d’acquisition des connaissances. Le sujet est toujours actuel, tandis que les réformes de l’Éducation nationale se succèdent… Mais l’histoire ne s’arrête pas là. On découvre un gamin confiant et désinvolte, un maître d’école autoritaire dont la patience est très relative (il serait même sur le point de le frapper) et qui peine à maîtriser sa colère. Tout comme des parents qui ne manifestent pas beaucoup d’estime vis-à-vis de leur rejeton (l’énième d’une fratrie de sept, comme il faudrait les plaindre !) À vrai dire que sait Ernesto ? « NON, je sais dire NON et c’est bien suffisant », dit-il. Il n’a pas la langue dans sa poche ce petit bout d’homme qui refuse ce que lui impose l’école et l’autorité tout en revendiquant sa liberté. Car de toute façon, il saura, « par la force des choses ». Marguerite Duras écrit ce texte en 1968 après un voyage à Cuba (tiens donc, son héros ne se prénomme-t-il pas Ernesto, comme le Che ?) et offre ainsi une belle réflexion sur l’apprentissage. Certes, l’école est le principal lieu d’apprentissage des connaissances fondamentales, mais on peut aussi s’instruire au gré des rencontres, des envies, de façon fortuite, personnelle et empirique. Le message d’Ernesto ? Duras le résume ainsi : « Ernesto dit, en quelque sorte, on m’apprend le savoir mais pas la connaissance. Ou bien, on m’apprend des choses qu’il ne m’intéresse pas de savoir. Autrement dit : on ne me laisse pas apprendre à ne pas apprendre, à me servir de moi-même. » Et pour faire écho aux mots ? Les dessins de Katy Couprie, grande lectrice et admiratrice de Duras, auteur l’an passé du Dictionnaire fou du corps (Thierry Magnier), ne sont pas sans surprises. Au début de l’album, elle illustre certains éléments présents dans le texte. Petit à petit, au fil de l’histoire, elle s’en détache progressivement. Autrement dit son travail est loin d’être figuratif : on n’y voit ni Ernesto ni ses parents. Ici on découvre un colibri qui peut sans doute représenter Ernesto, parce que c’est un oiseau butineur et que l’enfant, d’une certaine façon, butine les savoirs. Là se dresse un Chinois comme un clin d’œil au Barrage contre le Pacifique et aux histoires de Duras avec son amant chinois. Mais on y croise aussi des papillons, des coquillages, des plantes, des fleurs, des animaux, etc. Le parti pris de Katy Couprie est bien de représenter des domaines variés du savoir et de la connaissance par le biais d’éléments symboliques : « Pour moi comme pour l’éditeur il fallait s’éloigner du texte, qui n’a rien “ d’illustrable ” (permettez-moi l’expression). J’ai essayé de nous rapprocher de ce qui fonde la connaissance, c’est-à-dire la curiosité et l’émerveillement. On apprend mille fois mieux lorsque l’on est capable d’intérêt et de contemplation. C’est le thème de la transmission des connaissances qu’aborde Marguerite Duras. Son Ernesto se rebelle contre l’institution, contre l’école : il apprendra, quoi qu’il arrive, mais pas à l’école ! Chacun d’entre nous crée ses propres liens au monde, et invente sa propre constellation de savoirs. Le texte m’a renvoyée à l’univers de la fin du xvie siècle, quand la découverte du Nouveau Monde a élargi le domaine des connaissances et que les cabinets de curiosités sont apparus. J’ai eu envie de partir dans cette direction là. Finalement, le livre est structuré selon une progression assez simple : il évoque tout d’abord l’univers de la leçon de choses telle qu’elle pouvait se faire dès la fin du xixe siècle, puis petit à petit son univers s’élargit pour se conclure par des images aux compositions très libres, symboliques et poétiques. » Sans aucun doute ses recherches au British Museum comme au Muséum national d’histoire naturelle ont porté sa création et son enthousiasme pour cette belle aventure éditoriale : « J’ai beaucoup compilé à vrai dire, exploré un tas de domaines, de la zoologie à la minéralogie, tout en passant par l’astrologie et j’en passe… […] L’idée pour moi dans ce livre était de parvenir à représenter le monde ! Pour ce qui est du parti pris graphique, j’ai choisi la gravure à la pointe sèche, en utilisant soit les formes (avec des couleurs ou en noir et blanc) soit les contreformes, ce qui donne un résultat beaucoup plus elliptique, beaucoup plus énigmatique. » Pour accompagner la sortie de cet album, les éditions Thierry Magnier publient Ah ! Duras, un second livre qui raconte la genèse du premier. Ce très bel album documentaire réunit une préface de Thierry Magnier et un long et touchant texte de François Ruy-Vidal, l’éditeur qui a convaincu Marguerite Duras d’écrire son premier livre pour la jeunesse à la fin des années 1960. On y découvre également de nombreux documents d’époque, tels des extraits de la correspondance entre Duras et son éditeur, des photographies, des reproductions du manuscrit de l’auteur, des extraits de l’album original illustré par Bernard Bonhomme. Autant de témoignages et documents que Thierry Magnier a voulu rassembler « pour démontrer qu’un livre se construit, se mûrit, que les rencontres sont nécessaires à sa création ». Le texte de Duras n’aura t-il pas attendu trois ans pour trouver un projet d’illustrateur à sa mesure ? Éditeur militant et avisé jusqu’au bout des mots, Thierry Magnier explique : « Un album est un véritable travail d’écriture, un exercice de style, certes à destination des enfants, mais pas, pour autant, simpliste et niaiseux. C’est de la littérature. L’écrit et l’image doivent apporter de l’implicite, du non-dit et bien sûr des références, beaucoup. » Ah ! Ernesto en est justement un bel exemple. Ici on découvre le travail minutieux de Duras sur son texte et sa grande maîtrise des dialogues. Son « conte pour enfants », comme elle l’a qualifié, lui a visiblement demandé du travail et des questionnements. Assurément c’est un livre d’auteur et d’éditeur, un livre heureusement réédité pour aller à la rencontre de nouveaux lecteurs et prouver qu’un « vrai livre peut vivre longtemps ». Parallèlement, Laure Adler publie chez Flammarion une somptueuse biographie de Duras tout en images. Invitant à explorer l’univers durassien, ce très beau livre donne à voir, à partir de nombreux documents (souvenirs, photographies, manuscrits fac-similés, correspondances), les multiples visages d’une femme artiste hors normes, qui a traversé l’histoire du siècle et marqué à jamais un tournant dans la littérature française.

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