Entretien Chavirer de Lola Lafon

Emmanuelle George Librairie Gwalarn (Lannion)

Le nouveau roman de Lola Lafon est une splendeur. Un roman des gestes qui n'ont pas lieu, mais un roman des gestes. Ici, chacun des personnages est hanté par un geste qu'il n'a pas fait. Ici, chavirer c'est un mouvement. Ce n'est pas faire naufrage, ni s'échouer, c'est un vacillement, c'est pencher, être bouleversé.

Quel a été le point de départ de votre roman ?

Lola Lafon - Difficile de répondre car je ne sais jamais quel est le point de départ. Souvent, je le découvre en cours d'écriture ou même à la fin. Mais ici, il y a certainement eu un événement de ma propre adolescence et la lecture d'un vers de Musset qui a tenu lieu de colonne vertébrale au roman, qui a ricoché sur chacun des chapitres et des personnages. Ce vers magnifique, c'est : « À défaut du pardon, laisse venir l'oubli ». Il est ici beaucoup question de pardon, de la possibilité du pardon, de l'impardonnable et peut-être plus encore de ce qu'on peut ou pas se pardonner.

 

Il est aussi question de piège sexuel, de prédation. Que peut la littérature au cœur des débats, des combats ?

L. L. - Pour moi, le roman est vraiment l'espace absolu pour le questionnement mais pas pour celui des réponses. Je n'aime pas l'idée qu'un roman donne des réponses. En revanche, je ne crois pas qu'il faille abandonner aux témoignages et à l'essai le questionnement politique, le questionnement sur la sexualité et le féminisme. Je crois que le roman est un terrain rêvé pour les questions.

 

Vous racontez l'histoire de Cléo avec une structure narrative très particulière.

L. L. - Je tenais beaucoup au personnage de Cléo. C'est celui d'une victime qu'on ne peut pas glorifier et qui ouvre à encore plus de questions. C'est une victime coupable même si elle n'a que 13 ans au moment de l'affaire de Galatée, une figure ambiguë. La structure narrative a été immédiatement évidente pour moi. Cléo est un peu comme les strass. Plus ils ont de facettes et plus ils reflètent des lumières différentes. Cléo, elle est vue par d'autres, elle est celle qui traverse la vie des autres et elle reflète les autres, leurs petites lâchetés. Elle est passée de l'autre côté du miroir, elle est après le bien et le mal. Elle reflète tous les personnages à chaque fois et les personnages sont autant de focales sur elle. Elle est déchiffrée de près, de loin, dans l'ombre, dans la lumière. La lumière, celle de la scène évidemment, mais aussi celle des coulisses. Les coulisses des revues, des télés et aussi les coulisses des personnages, les nôtres, les coulisses des compromissions. Et des collaborations. Parce que s'il est question de consentement, pour moi, il est surtout question des petites collaborations, des dizaines de petits silences qu'il faut pour qu'un système comme celui de Galatée tienne des années.

 

Vous nous embarquez dans l'univers de la danse et pas n'importe laquelle. Pourquoi ?

L. L. - J'ai eu envie de mettre à l'honneur une danse populaire, une danse négligée, le modern jazz des années 1990, des plateaux TV, puis les revues, un spectacle populaire dont Cléo dit à Lara, son amoureuse : « peut-être ce qu'on méprise, ce n'est pas tellement ce qui se déroule sur scène que le public qui y assiste. Et qu'on est là dans un banal mépris de classe ». J'avais envie de parler d'une danse qui est celle de danseurs travailleurs, d'une modestie sans gloire, qui se sont fixé une tâche, qui à mon sens est bouleversante, celle du divertissement. C'est très sérieux et beau le divertissement. Cléo aborde cela comme un travail qu'elle fait au mieux. Elle n'oublie pas, il n'y a pas d'oubli, elle est là pour faire oublier. Cette danse aussi est celle du corps sexualisé : il y a une sorte de beauté du corps, de joie, de puissance. On est loin des sylphides, on est dans une féminité puissante. J'ai aussi appris des choses significatives en interrogeant des danseuses de revue. Pour elles, le sourire est contractuel, les faux cils obligatoires et le maquillage n'est pas seulement là pour mettre en valeur, mais pour dupliquer les filles les unes aux autres. Il faut qu'elles soient absolument semblables. Cléo, elle, disparaît : elle est dans la lumière et en même temps elle est absente. Elle recherche l'anonymat tout en étant sur scène. C'est cela qui est difficile à déchiffrer et c'est pour cela qu'il faut peut-être une dizaine de personnages pour regarder Cléo jusqu'au bout.

 

D'autres sujets vous tenaient à cœur ?

L. L. - L'histoire et l'affaire Galatée reposent sur le consentement des jeunes filles. Mais que ce soit dans le monde du travail ou la vie intime, pour moi, la véritable question, ce n'est pas ce à quoi on nous oblige mais ce à quoi on consent, à quoi on participe. Et je pense que c'est le plus douloureux. D'où la raison pour laquelle je disais que ce roman examinait aussi les collaborations. Enfin, je voulais terminer en faisant référence aux deux citations en première page du roman, celles de Jacques Derrida et Jean-Jacques Goldman. Pour Cléo, ils sont à égalité et elle a peut-être raison.

 

Le nouveau roman de Lola Lafon, à la fois prosaïque et poétique, est littéralement bouleversant. C'est un roman puissant entre ombre et lumière. C'est l'histoire de Cléo une jeune collégienne qui rêve de devenir danseuse. Une jeune fille d'abord piégée par une pseudo fondation de la vocation, une jeune fille complice aussi de ses stratégies de recrutement. Chavirer, c'est aussi l'histoire de Cléo des années plus tard. Alors qu'elle est danseuse professionnelle pour des émissions de divertissement à la télévision, puis danseuse de revue à Paris, l'affaire Galatée refait surface. Ce roman à la narration subtile, écrit à hauteur de multiples personnages, examine les consentements, interroge les collaborations, soulève bien des questions. Pardonner, se pardonner l'impardonnable ? Ce merveilleux nouveau texte si inspiré et inspirant, élégamment intelligent, interroge subtilement l'importance des gestes. Même ceux qu'on n’a pas faits.

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