Littérature étrangère

Tiffany Quay Tyson

Les Trois Rivières

✒ Jean-Baptiste Hamelin

(Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu)

Fascinant, précis et ample, Les Trois Rivières se dévore d’une traite, pénètre le cerveau du lecteur, confirme le talent et la puissance de l’autrice d’Un profond sommeil. À découvrir absolument.

Mélody Mahaffey est claviériste d’un groupe de pop chrétienne, promenant sa « paumititude » de festivals en rassemblements religieux. Le ciel gronde. La pluie est annoncée. La tempête enfle. Pourtant, elle doit, sur ordre de sa mère, Geneva, rejoindre au plus vite la ferme familiale nommée « The Three Rivers », pour soutenir son père, mourant sur le divan du salon, presque cadavre mais à la gâchette toujours facile. Elle retrouve Bobby, son jeune frère qui, après un stupide accident lors de son baptême – une scène d’anthologie – présente de graves troubles psychologiques. Elle découvre aussi Maurice, un infirmier bienveillant, prompt à aider mais étrangement proche de Bobby. Enfin, sur le terrain immense de cette propriété insalubre, campent Obi et son fils Liam, fugitifs malgré eux. Quant à Geneva, elle abandonne ses soucis familiaux pour se ressourcer lors d’une retraite spirituelle aux accents chamaniques. Son retour vers la ferme est grandiose, épopée tragique entre arbres abattus et cadavres flottants. Avec une grande habileté, Tiffany Quay Tyson revient sur le passé de chacun et profite du chaos grandissant engendré par ce déluge quasi biblique, cette inéluctable montée des eaux détruisant tout sur son passage, pour faire éclater les bulles de secrets et les non-dits croupissant dans les recoins de la demeure familiale, après tant d’années de disputes et de labeur. La narration fait alterner les personnages au fil de chapitres nerveux et chaque variation stylistique permet de creuser la psychologie de ces êtres cabossés. Est ainsi révélée une Amérique en proie aux doutes, aux injonction nombreuses et souvent contradictoires, forte avec les faibles, prompte à laisser choir ceux qui dérangent, ceux, exsangues, qui ne paient plus.

Les autres chroniques du libraire