Littérature étrangère

Nelio Biedermann

Lázár

✒ Jean-Baptiste Hamelin

(Librairie Le Carnet à spirales, Charlieu)

Sensation des lettres germanophones, Lázár est le premier roman d’un jeune écrivain suisse de 22 ans, Nelio Biedermann. De 1900 à 1956, il retrace le destin et le déclin de sa famille, les Lázár, noble lignée hongroise. Un roman historique puissant.

Le baron Sandor von Lázár, posté à sa fenêtre, attend la naissance de son premier garçon, indispensable garçon pour assurer la survie de la lignée des Lázár, cette famille de la noblesse hongroise et figure de l’empire austro-hongrois. Bien campé dans ses certitudes, front haut et fier, régnant sur sa domesticité, sur ses châteaux, sur ses domaines, froid comme la vitre, rugueux comme la pierre, amputé d’amour, le baron mène son existence comme son père et son grand-père avant lui. L’enfant naît. Il se nomme Lajos. « Il est fort laid » dit le baron qui part alors manger en compagnie de la silencieuse Ida, sa fille. C’est le point de départ du déclin. Maria, son épouse, a appris à mentir dès son enfance. Se fabriquer un masque est indispensable pour traverser la vie de cette noblesse sans sentiments, de cet ennui quotidien, pour offrir son corps au baron, tout en le délaissant en esprit, et faire jouissance de ses quartiers de noblesse dans les écuries. Sandor von Lázár gère la fortune, fait des affaires, fructifie le travail de ses ancêtres et prépare celui de ses descendants. Son frère Imre vit au château. Il est considéré comme fou, homme dérangé ayant noué, plus jeune, une relation étonnante et mystique avec la sombre forêt du domaine. Mais il ne faut pas faire de bruit ni de vagues. Il reste donc enfermé, mange avec les enfants. Dans ce contexte, que peut-il donc arriver à cet homme, ce baron, issu d’une si noble lignée ? Bien sûr, il perçoit quelques velléités de changements de la part du peuple mais il est aussi convaincu que tout cela sera maté par l’empereur. 1900. Nelio Bierdermann démarre son récit à cette date fatidique, point de bascule de son histoire familiale qui sera désormais chahutée par les chaos de la grande Histoire, tout en y étant étroitement liée. Lázár sonde avec force, avec violence parfois et beaucoup de pertinence, la tacite reconduction des valeurs, le sens inné du savoir-être, mais aussi, plus redoutablement, le poids de la honte, de la déchéance sur les épaules des générations suivantes. Et ce malgré les non-dits. Car cette famille de taiseux est enfermée dans un jeu social de paraître. Ils deviennent alors victimes de leur propre distance, incapables d’amour et de gestes tendres, incapables de parler et de s’ouvrir à l’autre, incapables de porter à deux le fardeau du nom. Et comme le dit Imre à la fin de sa vie, quand les uns sont morts et les autres en exil, après la chute de l’empire, deux guerres mondiales, la domination soviétique, l’insurrection de Budapest, cette folie présumée n’est-elle pas le meilleur moyen de se protéger ?

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