Chronique Le Pays du lieutenant Schreiber de Andreï Makine

Il ne peut être pire censure que celle de l’indifférence : Makine est en colère et cela est salvateur. Sa sourde indignation dénonce avec pertinence les arrangements de la mémoire collective au profit de notre société de héros de pacotilles.

Dans la famille Servan-Schreiber, voici Jean-Claude, engagé de 17 ans traversant seul l’Allemagne nazie et la Russie de Staline, blessé et décoré lors de la bataille de France et exclu de l’armée car juif. Il devient résistant, fuit en Espagne, est enfermé dans un camp de concentration… Puis, car cette vie est fabuleuse, il rejoint l’Afrique du Nord et assiste à ce débarquement en Provence à la tête de son peloton de chars avant la dernière bataille auprès de la résidence alpine d’Hitler... Reprenons notre souffle, celui de l’Histoire. Makine découvre Servan-Schreiber, lecteur d’Andreï. Les deux hommes se rencontrent. Fascinante devient alors leur entente, leur idée de l’humanisme, non celui verbeux des tribuns politiques, mais celui s’accomplissant dans la pratique. Makine est sous le charme de cet homme (92 ans à l’époque) modeste à la mémoire infaillible. L’homme possède une certaine idée de la « France qu’on oublie d’aimer ». Mais lui n’oublie pas tous ceux, camarades morts dans la barbarie, qui furent fauchés à 20 ans. Ce récit répare tout simplement cette faute impardonnable : celui de l’indifférence générale qui accueillit la parution des Mémoires de Servan-Schreiber. Alors Makine conspue le monde éditorial, celui du manque de courage, pourvoyeur d’idées prémâchées, de pensée unique. Andreï Makine est en colère et il le dit. Il retrace le parcours de ce lieutenant qui, rentrant à Paris, découvre, après les heures sombres, des terrasses de café où des pseudo-intellectuels refont le monde, ce monde, leur monde, que lui, le fantôme revenu de l’enfer, aura contribué à garder libre. Dans ce récit fort, engagé, tout simplement essentiel, Makine rend hommage aux vrais héros, aux hommes libres, et réhabilite formidablement l’un d’eux, tombé sous les balles de l’indifférence médiatique.

Jean-Baptiste Hamelin Librairie Le Carnet à spirales (Charlieu)

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