Chronique Le Voyant d’Étampes de Abel Quentin

Jean-Baptiste Hamelin Librairie Le Carnet à spirales (Charlieu)

Abel Quentin signe un formidable roman sur un personnage « ordinaire » qui découvre, naïf contemporain, qu’imposer ses idées est devenu un combat, que l’échange d’arguments a disparu au profit d’une rhétorique unilatérale bien huilée, que pour s’exprimer dans les médias, il faut en connaître et maîtriser les codes.

Jean Roscoff fut brillant. Un vernis de salon sur des parquets devenus glissants avec le temps. Ce normalien, détaché savamment des affres quotidiennes, détaché volontaire de la course à la réussite qui le fuit, fut militant forcené chez SOS Racisme. Il croyait en un avenir radieux, un horizon dégagé, une société qui se transformerait harmonieusement. Mais Jean Roscoff est désormais, comme d’autres, un bout de terre, un « Finistère », qui se détache peu à peu et se perd en mer. Noyé par ses idéaux, convaincu que ses combats passés restent chevaleresques, il se noie, dans l’alcool également. Alors, trente-cinq ans après, qu’est-il devenu ? Lui, le dandy cynique des années 1980, flirtant avec ceux qui seront au pouvoir deux décennies plus tard, se perdant dans la conquête du sexe « faible ». Qu’est-il devenu, avachi sous trente kilos de trop, vivant seul, jeune retraité arc-bouté sur ses certitudes devenues archaïques. Trente-cinq ans plus tard, il termine et publie enfin un livre, une biographie. Trente-cinq ans plus tard, il devient la cible de ceux qui, déchaînés pour presque rien, poursuivent et pendent sur la place publique de la vindicte populaire ceux qui ont fauté. Mais Roscoff a-t-il vraiment fauté ? En fait, Robert Willow est devenu son obsession. Américain fuyant la folie maccarthyste des années 1950, trouvant refuge auprès de Sartre et de ses disciples, Robert Willow est mort piteusement, sur une petite route entre Barbizon et Milly-la-Forêt, après quelques années d’ermite à Étampes. Robert Willow, le poète adulé par Roscoff, auteur de deux recueils aussi mystérieux que confidentiels. Robert Willow que Roscoff rêve en espion infiltré dans les cellules communistes françaises. La biographie est enfin publiée chez un tout petit éditeur. L’omission d’une information capitale sur la personne de Willow est qualifiée d’appropriation culturelle selon certains lecteurs. Mais c’est un parti pris pour Roscoff. Les réseaux sociaux s’emballent, se déchaînent, poussent à la vengeance. Quid alors de la notion de nuance ?

Les autres chroniques du libraire

À VOS MARQUES, PRÊTS, LISEZ !

Panne d'inspiration ?

Nos libraires vous conseillent à domicile
tous les vendredis pour vous et vos enfants

Je veux recevoir 6 idées lectures pour moi et ma famille

@