Chronique Six degrés de liberté de Nicolas Dickner

Un voyage immobile… mais quel voyage ! Nicolas Dickner, auteur québécois de deux romans très remarqués, Nikolski (Libretto) et Tarmac (Denöel), récidive avec ce livre au titre poétique. Six degrés de liberté emporte le lecteur loin dans le champ des possibles. Une véritable et complexe réussite.

« Un solide rigide isolé dans l’espace peut se déplacer librement dans un mouvement qu’on peut décomposer suivant 6 transformations géométriques indépendantes. » Six degrés de liberté est un principe de mécanique. S’éloigne alors la poésie et intervient la mécanique formidablement huilée d’une intrigue construite avec les codes empruntés avec habilité au polar. Lisa Routier-Savoie a 15 ans et vit à Montérégie, un coin reculé du Québec. Son ami Éric, génie informatique agoraphobe, doit suivre sa mère au Danemark. Tous deux, férus de sciences, voyageaient ainsi, en rêvant d’astres, d’espace, éloignant ainsi le sentiment oppressant d’être victimes du lieu et des circonstances. Éric devient une icône au Danemark, une énigme invisible, génie informatique faisant fortune en créant des sociétés. Loin de là, Lisa survit entre son père, souffrant d’Alzheimer, et sa mère « Ikea Addict ». Pourtant, elle rêve de voyages, mais en se jouant des codes, des barrières, des frontières, des tracas administratifs, en démontrant les failles du système. Commence alors une incroyable aventure, dont Éric, immobile voyageur, tirera les ficelles. Lisa aménage un conteneur. Éric brouille les pistes. Nom de code : « Papa Zoulou ». En parallèle et dans une narration à la temporalité décalée, Jay, fraudeuse informatique, purge une peine aménagée de prison dans une unité spécialisée consacrée au suivi des déplacements de conteneurs. Elle se passionnera pour ce Papa Zoulou, mastodonte cellule insaisissable. Nicolas Dickner nous entraîne dans cette course poursuite où Jay se prendra d’affection pour Papa Zoulou, elle qui veut abolir la géographie. Soyons honnêtes : le monde des conteneurs n’a jamais déclenché en vous des envies de savoir, des soifs de connaissance, des élans fougueux… Pourtant, c’est incroyablement passionnant. Nicolas Dickner a trouvé l’objet emblématique de notre siècle. Celui où transite la totalité de nos produits, de nos biens de consommations, dans un sens et dans l’autre. Des porte-conteneurs à perte de vue dans des zones portuaires monstrueusement grandes. De la démesure assumée. Véritables Tétris géants, ces plate-formes sont la balance de notre équilibre géopolitique. Tout est codifié, numéroté, la traçabilité de nos vies poussée à son paroxysme. Alors quand un conteneur « déambule », comme cela, électron libre, au gré des vents, de la météo et des envies, tout s’affole. La peur des réfugiés, des passagers clandestins, du terrorisme, tout s’emballe. L’humour est omniprésent, donnant à la lecture des apaisements bienvenus. Oui, un roman complexe, fouillé, travaillé, à double temporalité narrative, offrant ici et là des réflexions sur ce monde qui parfois échappe à toute logique. Oui, un roman complexe mais tellement bien construit qu’il se lit d’une traite, sans baisse de régime, avec une empathie croissante à l’égard de personnages pour lesquels l’amitié est le dernier rempart. Un haut degré de plaisir.

Jean-Baptiste Hamelin Librairie Le Carnet à spirales (Charlieu)

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